Les deux dernières semaines ont été intenses en actions et émotions, comme je l’avais prévu dans mon précédent article. J’aime pas les fins et j’aime pas quitter les gens que j’aime. J’aime pas séparer mon chemin de celui de Ludo après trois ans de partage. J’aime pas quitter des lieux. J’aime pas quitter la Zaï et ses habitants. J’aime pas faire des rencontres fabuleuses quelques jours avant de partir. J’aime pas j’aime pas j’aime pas. J’aime pas les fins. Mais j’ai choisi et je sais pourquoi.
Du 19 au 23 avril, c’était le festival Lézard Ti Show, dont j’ai intégré l’équipe d’organisation l’an dernier et pour lequel je préparais aussi un spectacle avec Ludo. J’ai passé la semaine à courir partout, entre animation d’ateliers d’improvisation pour les enfants, accueil des artistes, répétitions de notre spectacle, soucis logistiques divers et variés et petites pauses pour aller voir deux ou trois spectacles. J’adore cette ébullition (émulation ?) générale, avoir cinquante trucs à faire en même temps, penser à tout à la fois, me déplacer à toute vitesse à vélo dans tout le village du Carbet pour aller vérifier que tel artiste est bien arrivé, que tel autre a bien la clé, etc… C’est extrêmement stimulant (et épuisant) et j’adore ces moments-là. Merci l’équipe, pour ces moments de qualité et le plaisir de l’aboutissement d’un projet commun.
Avoir créé un spectacle avec Ludo pour cette même occasion a également été une expérience merveilleuse. C’était la première fois de ma vie que je participais à la création d’un spectacle (autre que les spectacles d’improvisation !). J’ai aimé me glisser dans la peau d’une conteuse et musicienne, d’une metteuse en scène, d’une scénariste, d’une régisseuse, manipuler des cordes et des sangles, jouer de mes flûtes pour arriver à faire rêver le public. J’ai adoré créer Haut-Delà du Sol et je suis fière de ce que nous avons réussi à produire en trois semaines de travail. J’ai hâte de recommencer.
(Il y a une petite flèche pour voir les autres photos !)
J’ai passé ma dernière semaine à faire mes sacs en pleurant toutes les larmes de mon corps, heureuse de partir vers de nouvelles aventures et profondément triste de quitter ma nouvelle famille Martiniquaise. J’ai pu profiter de chaque seconde jusqu’au dernier moment.
De la highline et des ami.e.s qui viennent tester le sport, de l’acroyoga, un beau bivouac et une belle rando à la Cascade Trois Bras avec Ludo, une myriade de lucioles au coucher du soleil, une cascade puissante et grande, des bains de rivière, une fête de départ où je me suis sentie extrêmement entourée et aimée, des câlins à n’en plus finir, des cadeaux, des petits mots, des pizzas au feu de bois, des discussions profondes, des chants polyphoniques à plusieurs, vingt personnes qui chantent pour moi, de la musique et de la danse, des rencontres enrichissantes jusqu’aux derniers instants, et petite frustration de n’avoir pas le temps de les approfondir et de les vivre plus longtemps. Merci aux voyageur.euse.s qui sont arrivé.e.s dans ma vie quelques jours avant le grand départ et qui m’ont reconnectée au voyage, au nomadisme, à l’état d’esprit de cell.ui qui ne reste pas et qui te regarde profondément dans les yeux, t’accepte et te respecte à chaque instant, t’aime avec ce qu’iel sait de toi et te soutient simplement parce qu’iel est là avec toi.




J’ai la plume généreuse et pleine d’énumérations, je continue.
Parmi tout ce qui va me manquer en Martinique, les saveurs prennent une certaine place dans mon cœur. J’en dresse ici une liste non exhaustive. Je ne sais pas quand je les papillerai à nouveau, mais je chéris d’avoir pu profiter des shadeks du jardin de Léo, ces gros pamplemousses dont on enlève toute la peau pour n’avoir plus que la pulpe juteuse au goût fin à déguster. Les Corossols de l’arbre à côté de notre scène de spectacle avec Ludo, qui m’ont nargué pendant toute la création pour finalement mûrir juste avant que je parte. Les barbadines chéries de Marie, ces gros fruits de la passion sucrés de 800g et leur goût si inconnu, si addictif. Les maracujas de Daoud, qui pleuvent sur le toit et qu’il faut ramasser avant que les autres animaux qui nous entourent ne les dévorent. Les glaces au Manioc du Carbet qu’on mange sur la plage en regardant le coucher du soleil. Les avocats qu’on attend toute l’année. Les mangues qui commencent à murir alors que je prends le large. Toutes les merveilles qui sortent gorgées d’amour du jardin de Marie et Nathan, aubergines, chou kale, tomates, piments végétariens et j’en passe, et qu’iels nous cuisinent et nous font déguster avec tout le plaisir de partager dont iels sont capables. Les Caïmites de la Zaï que l’on voit passer de fleurs à fruits pendant des mois et qui se laissent enfin cueillir au mois d’avril. Les fruits et légumes de Babas, cultivés avec soin au fin fond du Morne Rouge et qui arrivent dans nos paniers chaque vendredi soir. Les bananes plantains que j’aime frire. Les plantes médicinales et aromatiques qui animent nos tisanes, nos maux de ventre, nos plats en sauce. La richesse de ce que j’ai découvert avec ma bouche ces dernières années dépasse largement ce que j’avais imaginé. Tant de belles choses existent ! Tant de fruits comestibles ! Tant de façons de les manger ! Merci la Terre et les gens qui collaborent avec elle dans le respect et la communion.
C’était bon de profiter autant, de vivre intensément, d’aimer chaque instant.
Parce qu’après, tout ne s’est pas passé comme prévu.
Mardi 2 mai. Ludo me dépose au Marin après que j’aie passé l’après-midi à pleurer en conduisant, telle une condamnée qui va d’elle-même à la potence (oui l’image est forte mais franchement ce que je ressentais aussi !!!). J’embarque sur le bateau qui doit m’amener en Bretagne..
Je m’installe tranquillement. J’ai beaucoup d’affaires. J’ai été très peu nomade en trois ans finalement et j’ai accumulé beaucoup de choses. 50kg d’affaires me suivent de près et viennent en Europe avec moi.
Après une première nuit dans ma (petite mais) confortable cabine, les propriétaires du bateau nous annoncent que le bateau risque de ne plus partir.
De là commencent 24h un peu bizarres, où Léo, l’autre équipier et moi ne savons pas trop quoi faire. Nous attendons patiemment de savoir ce qu’il va se passer. Allons-nous partir ? Et si nous ne partons pas, que faire ? Chercher un autre bateau ? Prendre l’avion ? C’est très bizarre cette journée d’incertitude. Ne pas savoir si dans quelques jours je serai sur l’eau, en Martinique, dans l’avion ? Ne pas pouvoir se projeter plus que maintenant. L’instant, encore et toujours.
Jeudi matin, le couperet tombe : même si les propriétaires décident de partir, ce ne sera pas avant trois semaines. Je débarque le soir-même, après avoir remballé mes (lourdes) affaires, moins de 48h après avoir embarqué.
J’ai déjà commencé à chercher un autre bateau, et j’ai trois pistes sérieuses. Mais je ne sais pas si je veux toujours traverser. Avec ce bateau, c’était confortable. J’arrivais en Bretagne directement, les propriétaires m’avaient montré leur rigueur, leurs valeurs, et j’étais en totale confiance pour la traversée. Et maintenant ? Rejoindre un équipage que je n’ai jamais vu ? Leur faire confiance sans avoir eu le temps d’analyser ? Ou choisir la facilité et rentrer en avion, profiter du printemps en France hexagonale et laisser tomber la traversée ?
Le soir, de retour au Carbet (grâce à Nathan que je remercie infiniment d’être venu me chercher), j’expose la situation et me reviennent différents sons de cloches. Ludo irait avec le bateau 1, Daoud le 2, Hélo aucun des 2, Marie me dit que c’est ok de rentrer en avion si je le sens pas… Vendredi matin en me réveillant, je comprends que chacune de personnes à qui j’ai demandé conseil m’a donné son avis à elle sans forcément se mettre dans mes chaussures. Chacun.e m’a dit ce qu’iel choisirait pour lui ou elle, pas ce qui était le mieux pour moi. Parce que ça, il n’y a que moi qui le sait.
Daoud me dit avec douceur « ne prends pas l’avion, c’est trop bête… »
Ludo insiste le matin en me disant de traverser, qu’une aventurière n’abandonne pas pour la facilité au premier obstacle ! Quelle « aventurière » ai-je envie d’être ?
Mes valeurs écologiques m’envoient des petits clins d’œil aussi. Qui suis-je pour dire que je ne veux pas prendre l’avion et le prendre à la première difficulté ?
Une partie de moi a envie de choisir le confort, de se dire « j’ai essayé, ça n’a pas marché, c’est pas grave, l’avion c’est ok ».
J’appelle les skippers qui me proposent de traverser. L’un d’entre eux est en Guadeloupe, sur un catamaran. C’est un ancien coureur au large, qui a fait plus de 60 Transatlantiques (!!!!!!). Je lui pose plein de questions, ma confiance augmente. Je n’ai qu’à prendre le ferry pour la Guadeloupe samedi matin. Bingo, j’accepte. A moi la traversée, l’aventure reprend !
Je profite d’une dernière journée entre Saint-Pierre et le Carbet, et j’ai comme l’impression que je n’avais pas bien dit au revoir à ces lieux mardi et je suis heureuse de pouvoir le faire à nouveau. Une dernière glace artisanale à St-Pierre, je déplace Aï (le bateau de Ludo) entre le ponton et le mouillage, et je peux le remercier et lui dire au revoir aussi. Une dernière soirée sur la plage avec des ami.e.s autour de conversations intéressantes, une dernière Tisane du jardin avec Marie. J’aime pas les fins, mais j’aime la saveur des « derniers ». J’en profite encore mieux.




Bonne traversée
Bonne continuation
Profite au max de la mer et du plaisir que tu auras.
Plein de bonnes choses t’attendent en métropole
GROS BISOUS
Valérie
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