Pinocchio, ou comment j’ai presque eu mon propre bateau

L’histoire commence en juin 2021. Nous sommes à Luperon, en République Dominicaine, nous nous préparons à partir pour la Colombie dans les jours qui viennent. Luperon, c’est une grande baie dans la mangrove, beaucoup de bateaux et fatalement, pas mal d’épaves ou de bateaux abandonnés depuis plusieurs années. Nous étions passés plusieurs fois à côté de cette jolie coque alu qui paraissait inhabitée, voire délaissée. Et puis un jour, à force de la regarder, on a arrêté l’annexe et on l’a visitée. Très clairement laissé à l’abandon, Pinocchio trainait là, dans la baie, entre corps-mort et ponton selon les besoins de Papo, qui s’occupe de certains bateaux ici. A l’intérieur, pas grand-chose. Plus de moteur, plus de batteries, plus d’élec, plus de voiles, plus rien sinon un peu d’eau dans les fonds, et un alu très bien conservé, alors qu’on dirait que ça fait quelques années que personne ne s’est occupé du bateau. C’est un dériveur en alu, un tout petit peu plus petit que notre bateau, qui aurait donc plus ou moins le même programme. Mystérieux tout ça, et intéressant.

On discute avec les plaisanciers. Un couple de français vivant à Luperon depuis 15 ans connait un peu le bateau. Il a été vendu en 2008 à un propriétaire qui n’est jamais venu… Ils fouillent un peu leurs papiers et retrouvent la plaque du bateau : c’est un Trismus 33 d’Aluminium & Techniques de 1979. Ils ont aussi l’original du contrat de vente de 2008, avec le nom et l’adresse du nouveau propriétaire. En revanche, aucun moyen de le contacter, et personne dans la baie ne le connaît.

Ludo se renseigne sur les unités Trismus 33 en alu, il y en a peu, de bons bateaux de voyage me dit-il. De mon côté, j’essaie de retrouver le propriétaire du bateau, George. Je fouille internet, pas de trace de lui. Comme j’ai son adresse postale, je cherche sur Facebook les gens qui ont son nom de famille et qui habitent cette même ville ou alentour. Bingo, je trouve six personnes auxquelles j’envoie directement un message pour expliquer que nous avons trouvé ce bateau et qu’il nous intéresse. Le soir même, je reçois un message de la sœur de George, qui m’explique que son frère est mort il y a deux ans et que personne dans la famille ne navigue. Anthony, le fils de George entre en contact avec moi, il est très heureux que le bateau de son père existe encore et qu’il soit récupérable, son père aurait adoré le faire naviguer mais des problèmes de santé ne lui ont pas permis de venir jusqu’en République Dominicaine et s’occuper de lui, puis il est décédé. Il me dit que je peux le récupérer et lui envoyer des photos quand on naviguera.

Super, sur le papier. Mais ce n’est pas si simple en réalité ! Cependant, un rêve commence à poindre le bout de son nez. Et si on récupérait Pinocchio, pour le retaper, permettre à notre projet de navigation et highline de s’expandre et accueillir plus de monde, aller en Patagonie avec deux bateaux, puis traverser le Pacifique ?! Et pourquoi pas…

Nous partons en Colombie avec l’idée de revenir dans quelques mois récupérer Pinocchio. Pendant 6 mois, de juin à novembre, nous essayons de reconstituer une identité administrative au bateau.

Nous entrons en contact avec l’ancien propriétaire du bateau, Patrick, après une véritable chasse au trésor puisqu’après avoir trouvé son adresse sur internet, j’envoie mes parents à son domicile pour qu’ils lui expliquent la situation et obtiennent son contact. Patrick n’étant pas là, ils l’obtiennent grâce à la tenancière de bar qui habite en face de chez lui. Mais Patrick n’a plus aucun papier de Pinocchio. Je découvre alors que si le bateau a bien été exporté à l’étranger pour les Affaires Maritimes (action effectuée par le vendeur, Patrick), il n’a pas été résilié des douanes françaises (action censée être effectuée par l’acheteur, George). Je m’en charge. Grâce à l’aide précieuse d’Anthony, qui me vend le bateau pour une livre sterling symbolique, nous arrivons à obtenir un enregistrement provisoire sur le registre anglais, valable 3 mois. Nous sommes le 25 octobre 2021. Victoire ! Mes dizaines d’appels aux douanes françaises, affaires maritimes et registre anglais n’auront pas été vaines. Le bateau est à moi, j’ai un papier à mon nom, à chaque étape de mon enquête, le rêve devient plus palpable, il passe doucement de l’imagination à la réalité. Je vais avoir un bateau, un cocon flottant. J’ai hâte !

Le plan est donc de retourner en République Dominicaine, faire le strict nécessaire sur le bateau, c’est-à-dire lui mettre des voiles, un moteur hors-bord, changer le gréement dormant, vider l’intérieur et y mettre un réchaud, une batterie, un matelas, et zou, on file jusqu’aux Antilles avec les deux bateaux après une négociation rapide des dettes avec Papo et le port pour nous laisser le bateau à pas trop cher (on est en Rep Dom, tout se négocie !).

Nous quittons la Colombie le 30 novembre 2021, et arrivons le 23 décembre à Luperon, après une traversée éprouvante de la mer des Caraïbes, 11 jours de pause en Jamaïque et à nouveau 5 jours de navigation pour arriver à destination.

En arrivant, impossible de trouver Pinocchio dans la baie. On fouille partout, il n’est pas là, on se demande s’il n’aurait pas pu être découpé par les gars du port pour vendre l’alu… Je poste un message sur le groupe des plaisanciers, une femme me répond que le bateau a récemment été remorqué par deux frères canadiens qui vivent ici jusqu’à la marina de Puerto Plata, la grande ville d’à côté. Elle m’envoie des photos, c’est bien Pinocchio. On m’a volé mon bateau abandonné !

Deux jours plus tard, je rencontre ces fameux canadiens, persuadée que tout ceci n’est qu’un malentendu et que moyennant quelques euros je vais pouvoir récupérer mon bateau. Eh ben non. Pendant que je m’occupais d’obtenir des papiers anglais pour le bateau, eux s’occupaient d’avoir des papiers dominicains. Ils lorgnaient le bateau depuis plusieurs années et ne voyant personne s’y intéresser ils sont passés à l’action. Le bateau n’ayant pas eu de permis de navigation dans les eaux de RD depuis plus de dix ans, ainsi que des grosses dettes envers le port et Papo qui en prenait « soin » tout ce temps-là, ils ont fait une espèce de saisie du bateau par Papo, faisant de lui le propriétaire du bateau, qu’il a pu leur revendre. Ils ont ensuite fait une demande de papiers dominicains, encore en cours à ce jour. Le bateau a été emmené à Puerto Plata, sorti de l’eau, poncé, dématé. Ils ont commandé un moteur, un gréement, plein d’autres choses. Entre ça et les taxes, ils ont injecté environ 20 mille dollars pour sauver le bateau. Autant dire que je ne faisais pas le poids et que l’espoir de le leur racheter était mort.

Tristesse sur Pinocchio en cale sèche, janvier 2022

Ils étaient vraiment désolés pour nous que notre projet soit avorté et notre rêve avec. Ils m’ont promis de m’appeler dès qu’ils voudraient le vendre. Ils nous ont emmenés voir Pinocchio en cale sèche. Le bateau est vraiment joli, l’alu bien conservé malgré quelques points d’électrolyse. Il y avait peut-être un peu plus de travail que ce qu’on pensait avant de pouvoir le naviguer jusqu’aux Antilles, mais on se sentait prêts pour ce projet et on avait envie de le mener à bout. C’était assez émouvant d’aller sur le bateau et de dire au revoir à notre rêve. Malgré notre tristesse, c’est un chouette sauvetage d’épave et vraiment une bonne nouvelle que ce bateau s’apprête à renaviguer. L’important dans cette histoire est quand même de sauver une belle unité de l’abandon et de lui donner une nouvelle vie !

Ça reste un coup dur pour Ludo et moi car on s’était imaginés beaucoup avec ce bateau et on ne pensait vraiment, mais vraiment pas qu’au même moment que nous, après plus de dix ans d’abandon, d’autres personnes allaient s’intéresser à Pinocchio en même temps. Je m’étais imaginé mon petit cocon, ma petite bibliothèque féministe et mes instruments de musique, les sorties à la voile entre femmes, ma petite vie dans les Antilles sur ce joli bateau, et nos grandes aventures sur les océans avec Aï.

Ce n’est pas pour tout de suite que je réaliserai tout ça. Je m’étais pourtant préparée mentalement à souffrir pendant les travaux, à bosser dur, à en chier sous la supervision de Ludo parce que c’est pas (encore) (du tout) mon truc. Je m’étais préparée en emmagasinant plein d’énergie et de mental pour ce projet, parce que je savais que le jeu en méritait la chandelle. Toute cette belle énergie a disparu dans l’impact entre moi et ce mur. Comment est-ce que je retrouve quelque chose qui m’anime et qui me donne envie de soulever des montagnes océaniques et administratives (ou d’autres !) pour un projet ? Comment ? Comment je retrouve cette énergie de faire ? J’ai des dizaines d’idées de projet dans ma tête, pour le moment pas un ne me permet de me lever le matin avec l’envie d’en découdre. Je me laisse le temps de latence propre aux déceptions, aux élans freinés, aux rêves envolés. Mais j’ai hâte de me réveiller à nouveau un matin avec la niaque et l’énergie que je sais avoir en moi, enfouies quelque part.

4 commentaires sur “Pinocchio, ou comment j’ai presque eu mon propre bateau

  1. Oui, pas de chance sur ce coup là, Anaïs. Mais je crois en toi et ta volonté de fer, tu l’as déjà montrée par le passé et Ludo est à tes côtés pour te soutenir. J’en profite pour te souhaiter une Belle Année 2022 et que cette fois, tes projets grandioses prennent vie. Grosses bises de métropole. Manu

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  2. Hello Anaïs, désolée que ce beau projet n’ait pas abouti. Je ne doute pas que d’autres projets se présentent à toi, tu sauras retrouver la niaque pour les faire vivre !
    Je vois que Ludo est là pour t’épauler !
    Je te souhaite plein de belles aventures pour cette année 2022 ! Prenez soin de vous !
    Bizzh finistériennes et Tchimbé rèd pa moli !

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  3. Ca aurait été une très belle aventure, mais je suis sûre qu’il y en aura d’autres ! Si vous ne vous attendiez pas à celle ci, qui sait ce que vous réserve l’avenir ? C’est toujours un plaisir de te lire en tout cas, tu me fais voyager. En te souhaitant plein de beaux projets pour cette nouvelle année !

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