Histoire traumatique de mes poils

Historia traumática de mis pelos, pagina 2

My body hair traumatic story, page 3

Aujourd’hui, j’ai envie de parler de mes poils.

De manière générale, ma relation à mes poils à été très difficile pendant longtemps. Ma mère m’interdisait de m’épiler au collège, et on se moquait de moi. Au lycée, j’ai commencé à les enlever et je suis devenue une control freak de mes poils. Cela me prenait un temps et une énergie mentale folles ! Calculer, chaque fois que j’allais chez mon copain, si j’étais bien rasée sous les bras, épilée sur les jambes, le pubis lisse… Je me souviens un jour m’être rasée dans les toilettes d’un centre commercial avant d’aller chez mon copain du moment, moment de solitude où je me suis vue de l’extérieur et ai trouvé ça très triste d’en arriver là.

Mes poils sur le ventre, petit chemin entre mon nombril et mon pubis, m’ont aussi toujours énormément complexée. Ado, je ne pouvais pas me mettre en maillot devant d’autres personnes qui n’étaient pas de ma famille si je ne les avais pas épilés. Je voulais les enlever au laser dès que j’aurais eu l’argent pour le faire. A 20 ans, j’ai pris rendez-vous avec une dermatologue pour en parler, qui m’a dit que vu mes hormones et mon SOPK, il y avait des risques qu’en les enlevant sur le ventre, mes poils repoussent à un autre endroit, sur mes pieds ou dans le bas du dos, par exemple. Je ne les ai donc pas fait enlever et j’ai continué de les épiler (et aujourd’hui je me remercie de ne pas avoir changé mon corps par le laser à cette époque).

Mes poils sur les cuisses, aussi m’ont donné du fil (poil ?) à retordre. J’ai longtemps refusé de les épiler, jusqu’à ce que ça me gêne trop et que je ne supporte plus les remarques. En seconde, un mec de ma classe marche derrière moi et dit à son pote « eh t’as vu Anaïs elle a des cheveux sur les cuisses ! ». La même année, je m’arrache une grosse bande de peau au niveau du maillot à l’épilateur car je ne sais pas l’utiliser et que je dois vite enlever ça avant d’aller à la piscine chez un ami. En première, mon amoureux me dit « si tu m’aimes, je ne comprends pas pourquoi tu ne veux pas les enlever, fais-le pour moi ! ». Fatalement, je me suis mise à les épiler quelques temps plus tard.

A 21 ans, ma plus longue et toxique relation s’est achevée. Cette relation où mon mec ne voulait plus faire l’amour quand j’avais trop de poils aux jambes. Ce même mec qui me demandait constamment de m’habiller mieux, me maquiller plus, ou mincir un peu (ça ce serait plus pour histoire traumatique de ma graisse mais je l’écrirai une autre fois). Bref, ce mec hyper sain qui adorait décider ce que je devais faire de mon corps. Après 4 ans, j’ai pu me retrouver et réapprendre à décider pour moi-même, sans l’influence d’un autre. J’ai arrêté de porter des soutien-gorge, puis quelques mois plus tard, alors que l’hiver arrivait et que je n’avais pas de partenaire sexuel ou amoureux stable, ça m’arrangeait bien de laisser pousser mes poils de jambes sans demander l’avis de personne. Puis on sait tou.te.s que quand il fait froid et qu’on porte des jeans et des collants, on peut faire impasse parce que ça se voit pas. Cet hiver-là, j’ai eu quelques aventures d’un soir, imprévues et… poilues. Personne ne m’a fait de remarque. Ca m’a donné confiance en moi.

Au début du printemps, nous sommes en 2019, il commence à faire chaud et je décide de sortir en short un dimanche après-midi dans Paris, sans m’épiler les jambes (après une loooongue réflexion). Je sens des regards sur mes poils dans le métro. J’en discute avec les amies que je vois ce jour-là. Je leur explique que je ne peux pas continuer de ne pas m’épiler car je travaille dans une entreprise d’assurance où tout le monde est classe, beau, et où, les beaux jours arrivants, je m’imagine mal arriver avec les pattes poilues. Sonia me répond que si, je peux essayer d’aller au bout de mon geste en allant au travail comme ça, et voir comment ça se passe. Pendant les six mois qui ont suivi, je suis allée au travail en robe et talons, et avec les jambes poilues. C’était jubilatoire. J’ai découvert qu’à part quelques regards, personne ne me faisait de remarque (à part mes collègues proches qui ne comprenaient pas trop pourquoi je faisais ça et avec qui j’ai engagé la conversation à ce sujet). Dans le métro, j’ai arrêté de voir les regards des autres sur mes jambes. Je ne me suis plus jamais épilé les jambes depuis, ces trois dernières années.

Cette même année 2019, une amie d’école de commerce me dit : « en ce moment t’es vraiment au top [physiquement] Viviche, il y a juste un truc. Ta moustache ». Je mentirais si je disais qu’on ne m’avait jamais fait de remarque à ce sujet-là avant. Mon ex se moquait de moi, sa famille aussi, et quelques personnes mesquines de mon entourage l’avaient également déjà fait. J’avais toujours refusé d’y toucher, je n’avais pas envie d’un nouveau désastre comme mon ventre où avec les années, un fin duvet noir s’était transformé en vrai bande de poils épais. Je ne sais pas pourquoi, cette fois-là, la remarque a eu plus d’impact. Je suis partie acheter des bandes de cire, et mon amie m’a aidé à nettoyer cette zone poilue (en réalité un fin duvet blond) qui n’avait pas le droit de l’être. Ça a été « joli » quelques jours, puis j’ai eu des boutons pendant plusieurs semaines et je ne me suis plus jamais épilé cette zone.

Depuis deux ans que je suis partie voyager, je ne m’épile plus le ventre, les jambes, la moustache, les aisselles où le pubis. Quelques coups de ciseaux sur ces deux derniers quand ça devient gênant. Me libérer de l’injonction à l’épilation parce que les femmes doivent être des êtres sans poils m’a pris du temps. Ces nombreuses années à voir poils, penser poils, agir poils, et même juger les poils des autres alors que je rêverais moi-même de garder les miens m’ont finalement permis de me libérer de ce mythe de la femme sans poils. C’est extrêmement agréable de ne plus se poser la question, ne plus faire attention aux regards ou de pouvoir en parler sans que ça fasse mal au cœur. C’est une vraie victoire pour moi dans ma déconstruction, et maintenant à chaque fois que je vois une femme avec des poils, je ne peux pas m’empêcher de me dire que c’est une badass. Parce que peut-être qu’elle aussi est passée par des années de déconstruction pour arriver à les assumer.

Il reste une zone, une seule, une irréductible petite zone sur mon corps, où je garde mes poils non pas parce que je m’en fous, mais par conviction militante et politique. Quand je me vois dans un miroir et que ça me complexe trop, je les enlève. Je parle de mon menton.

On connait tou.te.s cette vieille dame qui vous embrasse et ça pique parce qu’elle a du poil au menton. Spoiler alert : les poils ne commencent pas à pousser à 70 ans. En tout cas, pas pour moi. J’ai beaucoup vu mes amies s’enlever les poils de menton à la pince à épiler, je l’ai moi-même fait et le fais maintenant aux ciseaux, parce qu’une endocrinologue m’avait dit que les épiler allait en faire pousser plus. En vrai je n’en sais rien, j’en ai de plus en plus avec les années même quand je n’y touche pas. Bon, je ne dirais pas que j’ai de la barbe, plutôt quelques longs poils blonds et bruns, un peu comme les ados dont on se moque parce qu’eux, à l’inverse, n’ont pas encore une vraie barbe. C’est dommage parce qu’à la limite si j’avais une vraie barbichette au moins, ça aurait l’air de quelque chose. Là, c’est juste quelques arbres au milieu du désert.

Bref, ça me complexe encore, mais comme je vois très peu de miroirs au quotidien, je n’ai pas souvent l’occasion de me rappeler ce complexe et je n’y fais pas trop gaffe. Je sais qu’ils se voient, mais en général peu de personnes me font une remarque. Je garde ces longs poils disgracieux sur mon menton parce qu’on m’a trop dicté ce que je devais faire de mon corps. Parce que je n’ai pas choisi les critères de beauté de ce monde et que j’ai envie qu’un menton féminin poilu n’empêche pas de trouver quelqu’une belle, voire puisse plaire, who knows. Je les garde parce que j’ai autre chose à faire de ma vie que de penser à mes poils. Parce que, quand j’en ai la force, je refuse que la société décide une fois de plus d’à quoi un visage de femme doit ressembler. Je suis une femme et j’ai des poils au menton, point.

Je les garde mais je les cache sur les photos, ou je ne publie pas de photo où ils sont apparents. Je les garde mais quand j’ai envie d’être « belle » pour une journée ou une soirée, je les coupe. Je les garde, mais je les trouve longs, moches, nombreux. Je les garde par conviction.

Il y a deux jours, Ludo, mon amoureux, me dit en mode « confession sur l’oreiller » que mes poils de menton commencent à le déranger. Ah. Je ne m’énerve pas, mais je sens la douleur poindre. Il continue « mais je veux pas que tu les enlèves hein ! Je sais pourquoi tu les gardes et je comprends, juste je te le dis pour qu’on en discute ». Ah. Je me mets à pleurer. « Je suis désolé, je ne voulais pas te faire de mal, juste en parler, déranger c’est peut-être un peu fort ».

Mais juste parler de quoi au juste ? Après un moment d’émotion, puis un autre de réflexion, vient un moment d’explication : ce que j’entends, dans ce message, c’est « bon, tes poils là, je trouve ça moche, je te trouverai plus belle sans. ». Selon moi, cela ne peut pas vouloir dire grand-chose d’autre. Ces poils ne le dérangent pas physiquement, ils n’ont aucun impact sur lui sinon visuel. S’ils le dérangent visuellement, je comprends qu’il préférerait me voir sans. Il a beau me dire qu’il ne veut pas que je les retire, finalement, est-ce que ce ne serait pas la meilleure solution pour lui ? J’essaie de comprendre pourquoi il m’a fait cette remarque si ce n’est pas pour que je les coupe. J’ai envie qu’il comprenne l’impact qu’a une remarque comme ça sur moi. J’ai envie de dire que ça ne se passera pas comme ça, mais je sais que pendant des mois ou des années, dès que je vais vouloir plaire à quelqu’un, je me dirai que c’est impossible si je n’enlève pas ces poils. Par sa remarque, il accentue et perpétue l’injonction dont j’essaie de me libérer. Il a ce pouvoir juste avec ses mots, parce que je découvre que même un homme plutôt déconstruit et qui travaille à cette question quotidiennement trouve mes poils de visage moches. Si même lui pense ça, je ne pourrai jamais plaire à quelqu’un d’autre avec ce trait physique (c’est un peu plus complexe que ça dans ma tête mais c’est vraiment ce qui s’y passe). « Mais ce n’est pas ce que je veux, moi je te dis ça parce que c’est injuste que tu ressentes ça, je veux partager le poids de l’injustice avec toi et trouver comment t’aider ! ». Ludo déteste l’injustice, et depuis qu’on se connait, il essaie de tout son cœur de bien faire, de se déconstruire des injonctions, etc… Je sais qu’en me disant ça, il est sincère et veut réellement m’aider.

Je lui explique que la meilleure manière de m’aider, dans une situation comme celle-là, serait, je pense, la suivante :

  • Constater ce qu’il ressent : je n’aime pas ces poils sur le visage de ma copine, je les trouve moches.
  • Se demander pourquoi : est-ce que je suis influencé par une injonction sociétale ? Est-ce je trouverai ça moche chez un homme ? Y a-t-il une injonction sur ce trait physique pour les hommes aussi ?
  • Essayer de se déconstruire : s’alimenter d’autres images de femmes avec le même trait physique (j’avoue moi-même n’en avoir pas vu beaucoup), apprendre à le voir sous un œil différent, par exemple
  • Ne pas me rappeler cette injonction en augmentant un complexe déjà présent, ou alors après avoir effectué le travail de déconstruction

Ludo comprend ce que je lui dis. Je ne sais pas s’il est d’accord, mais il me dit qu’il va réfléchir à cet échange. La conversation s’arrête là mais je sais qu’on en rediscutera.

Je ne sais pas si c’est la bonne solution, ou même si c’est possible de se détacher de certaines injonctions tellement elles sont ancrées. C’est nul et ça me fout la haine !

Je n’ai plus envie d’en souffrir. Cela m’affecte encore qu’une personne à laquelle je tiens énormément me fasse ce type de remarque parce que je n’ai pas encore déconstruit cette injonction non plus, finalement. En avançant dans ce texte et dans ma réflexion en même temps, je me rends compte que ce travail de déconstruction ne concerne pas seulement Ludo, mais moi aussi. C’est peut-être l’occasion de travailler ensemble, main dans la main, dans l’amour et la bienveillance, contre des choses plus grandes que nous et pourtant finalement si infondées, selon moi.

Je rajouterais à ce texte que l’on est tou.te.s des badass. Juste pour survivre dans un monde qui nous en demande tant. Déconstruire les injonctions sur nos poils n’est pas chose facile, et surtout, pas obligatoire. J’ai choisi de lutter contre ça, mais on en n’a pas toutes envies et c’est ok. Aimez-vous !

Mes poils et moi vous remercions pour votre lecture 😊

Pagina 2: el texto en español

6 commentaires sur “Histoire traumatique de mes poils

  1. Coucou Anaïs. Bravo. J’ai eu longtemps le même problème avec la couleur de mes cheveux. Pendant des années, j’ai aimé le fait d’avoir les cheveux rouges au henné, donc, je me faisais des couleurs au henné. Toutes les 3 semaines car mes cheveux poussaient très vite. Au bout de 15 jours, les gens avec qui je parlais me regardaient la racine sur la tête et non pas dans les yeux. Ca m’énervait mais je savais ce que ça voulait dire. Quand j’ai eu de plus en plus de cheveux blancs, le problème s’est amplifié. Je ne me faisais plus de henné fin juin, quand j’étais en vacances, et au 15 septembre, je craquais et c’était reparti pour un an. Ca a duré plusieurs années… Et puis un jour, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas craqué, je me suis fait des mèches blondes pour que ça se voie moins et aujourd’hui mes cheveux sont : tels qu’ils sont… Et je sais qu’on dit que les cheveux teints « ça fait plus jeune »… mais ce n’est pas vrai. La beauté ou la jeunesse, elle est dans tes yeux qui pétillent, dans ton imaginaire qui te donne la fantaisie (et qui n’obéit pas aux ordres que tu juges inutiles ou malfaisants), dans ta façon de bouger, de chanter, de partager. Tu as raison : nous sommes tellement tellement formatés que c’en est pitoyable. Et si tous les êtres humains avaient 3 yeux asymétriques, ceux qui n’en ont que 2 bien alignés seraient traités de monstres… Un peu d’intelligence par pitié, et celle-ci pousse moins vite que les poils, ça c’est sûr…
    Ton texte est bouleversant, direct, sans apitoiement… et je te dis merci de l’avoir partagé. Une belle route à toi, encore et encore.

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    1. Salut Silvia,
      Merci beaucoup pour ce joli message, je suis touchée de ton partage. J’ai toujours trouvé tes cheveux magnifiques. Avant je ne réalisais pas que ça pouvait être engagé de garder la couleur grise naturelle de ses cheveux, et même de garder des cheveux longs quand on n’a plus trente ans. Bravo pour cette belle évolution !
      Belle année à toi, pleine de jolies choses !

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  2. Bonjour Anaïs
    Comme Silvia, je trouve ton texte très beau et frappant de sincérité.
    Ta conclusion tolérante et compréhensive sur la difficulté à déconstruire les injonctions m’évoque ce passage de ‘Une femme regarde les hommes regarder les femmes’ de Siri Hustvedt, que j’ai lu il y a quelques semaines :
    « La perception est un phénomène complexe. Nos cerveaux ne sont pas des caméras ou des appareils enregistreurs. La perception visuelle est un phénomène conditionné par des forces conscientes et inconscientes. Nos attentes jouent un rôle fondamental dans nos expériences visuelles, et ce que nous attendons du monde et de son fonctionnement est de l’ordre de l’acquis. Une fois l’apprentissage accompli, cet acquis devient inconscient. »
    Très bonne année 2022 !

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    1. Bonjour Denis,
      Je ne connais pas Siri Hustvedt, mais je me renseignerai sur ce livre, ça a l’air super intéressant et en lien avec mes idées féministes.
      Belle année 2022! Ca me fait super plaisir de te lire, j’espère que tu vas bien 🙂

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  3. Anaïs
    Ça fait quelques années ou pour moi les poils et beh
    On les a
    On les gardes
    Bon à 56 ans ils sont clairsemés certes.
    Je les éclaircies un peu l’été non pas pour moi
    Mais
    Ce vilain regard et tchitchitchi que tu peut entendre murmurer dans les oreilles.
    Les cheveux
    Mon dieu 🥺🥺🥺
    Après le décès de papa en 2003 j’ai commencé à faire des régés rouge bordeaux ( comme maman 🤭🤭)
    Un calvaires toutes les 2 ou 3 semaines
    Un coup financier aussi
    En 2010
    Me tombe cette maladie
    Arrêt des coloration des cheveux
    J’ai des cheveux blancs
    Je les ASSUMES.
    Puis arrive la coupe très courte des cheveux.
    Ça fait 5 ou 6
    Je me sens moi
    Pas de traleère
    Qu est-ce qu’on est est
    D’être soi même

    Bisous
    Au plaisirs de relire des messages.
    Bisous
    Valérie

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