Quitter une île, partir à la découverte d’une nouvelle. Bénéficier de six jours entre les deux pour fermer une page, en ouvrir doucement une autre. Six jours pour prendre le temps d’attendre. Pour lire trois livres, pour voir six couchers de soleil, pour ne plus voir la terre nulle part autour, une fois de plus. Six jours de navigation, c’est un luxe rare et précieux. Et encore plus quand le vent est faible, le soleil présent et la houle quasi inexistante. En arrivant en République Dominicaine, la nouvelle page est ouverte, grande et blanche. C’est parti.

La nav(igation)
Le 2 mars, l’ancre est levée. Nous sommes 7 à bord d’Aï, la bonne humeur est au rendez-vous. Il fait beau et chaud, le coup de vent du week-end précédent est retombé, les courses sont faites. Let’s go. Pendant 24h, nous naviguons presque plein Ouest. Avant de rejoindre la République Dominicaine, nous avons en vue une minuscule escale : l’île d’Aves fait 850m de long sur 150m de large, c’est une fine langue de sable au milieu de la mer des Caraïbes. Elle est une réserve d’oiseaux, qui vivent dessus par centaines. C’est aussi une base militaire Vénézuélienne, mais nous ne savons pas si du monde vit dessus. Pendant cette première journée et nuit de navigation, les spéculations vont bon train : trouveront-nous un homme seul ? Des militaires armés jusqu’aux dents pour faire fuir l’étranger ? Au bout de 24h, terre en vue ! Aux jumelles, on croit voir un grand immeuble, un gros bateau militaire, un terrain de volley…Ma paranoïa légendaire nous imagine déjà en joue de militaires avides d’action parce que biberonnés à l’ennui sur leur petite île. On arrive aux abords du banc de sable. Si l’on ne remarque pas directement la multitude d’oiseaux, ils se font sentir, ça pique le nez en passant sous leur vent ! L’eau est d’un bleu qui fait mal aux yeux. On voit du monde s’activer dans ce qui est en fait un petit bâtiment sur pilotis sur trois étages. Point d’immeuble, point de gros bateau, par contre le terrain de volley existe, lui ! Des hommes descendent sur la plage et gonflent leur annexe. Nous attendons patiemment, et au bout d’une heure, trois militaires Vénézuéliens débarquent sur le bateau. Ils ne sont pas en treillis mais portent quand même un revolver. C’est le moment de voir si j’ai bien bossé mon espagnol grâce à Netflix ces dernières semaines ! Après quelques minutes de conversations administratives, nos trois invités acceptent volontiers les bières que nous leur tendons et l’ambiance se détend. Ils sont seize à vivre sur la Isla de Aves. Déposés par un bateau, ils restent 70 jours ici à faire de la recherche scientifique, avant que le bateau revienne les chercher et dépose une nouvelle équipe. Ils se connaissent déjà et ont l’habitude d’être ensemble. C’est important : on ne met pas n’importe qui pendant deux mois et demi sur une île déserte avec des revolvers pour tout le monde. Le chef m’explique qu’il connait la vie de chacun de ses hommes, qui va bien, qui a des soucis de famille, etc… Ils ont l’air de beaucoup communiquer entre eux. Le chef est désolé de ne pouvoir nous permettre de descendre à terre et de passer la soirée avec eux. C’est interdit et si la hiérarchie l’apprend, c’en est fini de lui. Il est la petite main qui protège cette base militaire. Sinon, ils nous auraient volontiers donné un cours de danse ! Après cette chouette rencontre, on prend le temps de se baigner, de manger un peu, de faire des crêpes…avant de repartir avec le coucher du soleil. Cette fois c’est parti pour 4 jours. Prochain arrêt : la Rep Dom !


A sept, la gestion des quarts est très confortable. Nous faisons des quart de 3h chevauchants, ce qui signifie que l’on passe le premier créneau d’1h30 avec une personne, et le second avec une autre. Ca permet de faire ses quarts à deux, d’avoir toujours un.e compagne.on à qui parler. Et entre deux quarts, des pauses de 7h30, grâce auxquelles on peut faire de vraies nuits et être en super forme (pendant ma Transat, j’étais en quart de 3h seule avec 6h de pause entre deux quarts). L’ambiance va bon train, tout le monde est heureux d’être là. Il y a peu de vent, mais nous avançons quand même, en essayant toutes les configurations possibles avec nos deux spis (voile de grande surface à l’avant du bateau, utilisée quand le vent vient de derrière). La nuit, j’ai parfois l’impression d’être au mouillage, tellement c’est calme et paisible. Tout le monde lit des livres, en discute, se les échange. Au coucher de soleil, c’est tradition bière et chips en regardant notre ami partir pour d’autres contrées le temps de quelques heures. Malheureusement, les dernières crêpes prennent malencontreusement l’eau alors qu’elles sont stockées dans l’évier. Face à ce drame, nous élaborons un gâteau de crêpes des plus intrigants, en mélangeant tout ce qui de près ou de loin pourrait sauver ces pépites de nourriture. Et franchement, pas si mal ! Comme dirait Florian qui nous fait mourir de rire avec ses expressions, c’est l’opulence la plus totale. Ouf, l’honneur est sauf. On enchaine par des cookies tout moelleux. C’est qu’on a des supers cuisiniers à bord. Un jour, Charly décide de nous faire des pizzas. Fabrication de la pâte, cuisine de la garniture : il a la bougeotte et met son énergie au service du groupe. Fabuleux ! Les pizzas sont cuites en même temps que nous pêchons un énorme barracuda. Emeric le sort de l’eau, Florian et moi le découpons. Sacrée bestiole ! Du coup on enchaine le soir même avec une fondue de barracuda : c’est comme la fondue bourguignonne sauf qu’on remplace la viande par du poisson. Fondue antillaise ?




Bon, comme d’habitude, pendant la navigation, la nourriture est un sujet de grande importance qui occupe une belle part de nos journées. Et finalement, même si nous sommes un peu lents à cause du vent faible, l’arrivée pointe très vite le bout de son nez… Trop vite : Constance rêverait que ça dure une semaine de plus. Moi aussi, je crois. Mais déjà on aperçoit Puerto Rico, puis la République Dominicaine et la baie de Samana dans laquelle nous allons. C’est une baie mondialement connue car chaque année, des milliers de baleines viennent s’y reproduire et mettre bas. Tout le monde espère en apercevoir une au moment ou nous commençons à descendre dans la baie. On commence par apercevoir des splash! au loin, et de petits bateaux à moteurs qui les suivent. Chaque splash! est une baleine qui se montre hors de l’eau. L’excitation monte. Puis nous distinguons nettement les corps des baleines qui projettent leur queue hors de l’eau. Elles sont de plus en plus proches !!! C’est incroyable, on dirait qu’elle viennent nous accueillir. Quelques minutes plus tard, deux baleines dansent à quelques dizaines de mètres du bateau. Magnifique (ici une petite vidéo qui montre bien le spectacle irréel auquel nous avons eu droit). Nos espoirs sont rassasiés. L’arrivée a bon gout, tout d’un coup, bienvenue en République Dominicaine !


Premiers jours en Rep(ublique) Dom(inicaine)
Nous jetons l’ancre en fin d’après-midi le 7 mars dans la petite baie de la ville de Samana. Un homme vient rapidement nous voir pour nous dire que les autorités viendront demain matin sur le bateau mais qu’en cas de besoin une partie de l’équipage peut descendre à terre dès ce soir. La République Dominicaine a choisi une politique covid très détendue : pas besoin de test PCR pour entrer dans le pays, une déclaration sur l’honneur d’absence de symptômes suffit (et encore personne ne nous l’a demandée). Une assurance covid pour les touristes est comprise dès que l’on entre dans le pays. Bars et restaurants sont ouverts, à part le port du masque dans quelques magasins et les nombreux masques usagés sur le sol, on a l’impression de retrouver une vie « normale ». C’est l’île la plus touristique des Antilles (destination de prédilection des états-uniens, notamment, mais aussi du Mexique ou de certains pays d’Amérique du Sud, présence de Punta Cana, destination mythique des aficionados de plage de sable blanc et de grosses fiestas sur la plage), et ils ne peuvent pas se permettre de faire une croix dessus. Malgré ça, c’est encore compliqué pour beaucoup de monde.
Le lendemain matin, le même homme que la veille, qui en réalité s’appelle Domingo et qui est un peu notre dieu sur terre ici car il connait absolument tout (tu as besoin d’une info, d’eau, d’une moto, de pain, Domingo connait forcément le meilleur plan pour toi), arrive sur le bateau en compagnie de Luis (deuxième dieu sur terre) et d’un homme de l’armée. En quelques dizaines de minutes, tout est réglé, Ludo et moi allons à terre avec Luis dans 3 bureaux différents (douanes, immigration…) et à 10h du mat, le bateau et tout son équipage sont en règle.

Nous accostons en pleine ville. Ca pétarade de tous les côtés, personne ne prête attention aux piétons qui traversent, à peine le pied posé sur le sol que l’on veut nous vendre de multiples choses… Le contraste avec le calme de la navigation ces derniers jours est saisissant. Ici, beaucoup de monde se déplace sur de petites motos (« des 125 » me dit Ludo). Apparemment, le casque n’existe pas (nous apprendrons plus tard qu’il n’est obligatoire que pour le conducteur et interdit la nuit afin que la police puisse identifier tout le monde), et celui qui a dit que la moto c’était pour 2 personnes max n’a qu’à bien se tenir, parce qu’il avait sacrément tort. Il n’est pas rare de voir 3 adultes sur un même véhicule, parfois avec un ou deux enfants en plus, parfois en très bas âge ! Tous les propriétaires de moto proposent à tous les gens qu’ils croisent de les amener à destination pour quelques pesos. Je remarque d’ailleurs que très peu de monde se déplace à pied, même pour quelques centaines de mètres. Je découvre aussi quelques jours plus tard que faire de la moto en short et t-shirt, ça a beau être la coutume, ça s’apprend : personne ne m’a dit qu’il ne fallait pas se brûler avec le pot d’échappement ! J’ai presque entendu le bruit d’un steak qu’on lance sur le grill chaud quand ma jambe a touché le métal brûlant. Je m’en souviendrai, de celle-là…
En quelques jours à Samana, nous remarquons que nous sommes dans un pays d’inégalités assez fortes, aux influences états-uniennes et sud américaines. Les grosses berlines aux vitres teintées croisent les guagua, ces pick-ups aménagés avec 4 bancs et un toit dans lequel s’entassent beaucoup plus de gens qu’on ne le croit (et qui reste le moyen de se déplacer le plus bon marché) et dans lesquels les touristes ne montent apparemment pas souvent d’après les multiples regards surpris que nous croisons quand nous en prenons un. Un geste de la main suffit pour en arrêter un. Aux heures de grandes affluence, le conducteur est assisté d’un ramasseur, debout à l’arrière, qui stocke les gens le plus efficacement possible et communique avec le chauffeur au moyen de cris et sifflements. Vamono ! Si tu veux acheter du pain à la boulangerie, le guagua s’arrête et la boulangère traverse la route pour te remettre un pain rond et plat, cuit au feu de bois dans une petite bicoque en bord de route. Et le guagua repart. Nous sommes peut-être 20 dedans. De grandes villas apparaissent sur les hauteurs (on a même vu une maison-château fort avec donjon et tout le toutim) quand au bord de la route les petites bicoques s’enchainent et côtoient les hôtels de luxe, parfois abandonnés, souvent fermés. Les maisons ont des couleurs variées, beaucoup de monde est assis sur une chaise au bord de la route, regardant le trafic, discutant…

A nous occidentaux, la vie nous paraît peu chère. Pour 1€50, nous achetons 3 ananas (8 fois moins cher qu’en Guadeloupe !!!), ou 12 fruits de la passion. On trouve aisément des cocktail à 3€, il nous arrivent fréquemment à Ludo et moi de manger pour 3€ à deux. En réalité le salaire moyen ici est très bas. Je ne donnerai pas de chiffres car internet me donne des données très variables et si le calcul est basé sur la masse salariale, je pense qu’il est erroné : de ce que nous voyons, beaucoup de gens ont l’air de se débrouiller comme ils peuvent avec des petits boulots au black de tous les côtés.
La plupart des dominicain.es que nous rencontrons sont supers gentils avec nous, heureux de nous faire découvrir un morceau de leur pays, comme John qui sur une plage échange avec Ludo sur les techniques pour monter en haut d’un cocotier (c’est à dire que lui monte mains nues et pieds nus sur des cocotiers de plus de 15m de haut en une trentaine de secondes) et nous partage ensuite le repas familial en nous apportant une assiette et de l’eau. Ou les grimpeurs locaux que j’ai réussi à contacter sur internet et qui nous ont directement intégré à leur groupe Whatsapp pour que nous puissions être au courant des sessions d’escalade organisées. Ou les vendeur.ses au marché qui nous donnent les fruits qu’ils vont jeter. Ou Domingo, évidemment, qui nous rend des services tous les jours depuis que nous sommes là. C’est bête, mais beaucoup de gens paraissent contents. Je ne compte plus les sourires rendus, et tout le monde se dit Hola! dans la rue.
C’est aussi un pays de bruit. On dirait que les bars font le concours de celui qui met la musique la plus forte ou qui a le plus de kilos de son. Il y a tellement de motos que ça créée un brouhaha ambiant. C’est parfois agréable d’aller se perdre dans la nature et de profiter de ces occasions pour prendre un peu de silence. Je raconterai nos excursions en campagne et la découverte de la faune et la flore locales dans le prochain article. Merci à Constance, Emeric, Charly et Marion pour les photos !
A très vite !
PS : Bon courage à tous.tes celle.eux qui sont en métropole et qui se voient annoncer il y a quelques heures un énième confinement. J’ai bien conscience que ça ne doit pas être simple et vous envoie courage, compassion, affection, et amour.
Quel plaisir de lire tes aventures ! Tu nous fait voyager, profites bien.
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toujours aussi merveilleux de te lire !
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Un temps suspendu……. Voilà la chance que vous vous êtes donnés. Emmagasinez ces bons moments pour plus tard
Merci encore pour tes récits qui sont une occasion, pour moi de m’évader……
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Coucou Anais
Ou en es tu de ton périple en bateau?
Toujours en RD
Ou parties vers de nouveaux horizons
Je t’embrasse
Continue à être prudente
BISOUS
Valérie
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