J’ai traversé l’Atlantique à la voile !

« Comment tu vis que ta première nav[igation] ce soit la traversée de l’Atlantique ? »

Nous sommes la veille du départ, dans une pizzeria à Tenerife, avec deux membres de l’équipage de Sailing Infinity. Moana les suit sur Instagram et ils se trouvaient être amarrés au même ponton que le notre. L’un d’entre eux me pose cette question et je réalise que c’est un grand pas que je vais faire. Mais « ça va je le vis bien, je suis plutôt sereine et être avec Moana a quand même quelque chose de rassurant ! »

Dans ce cas… C’est parti !

Jour 1 – 10 janvier 2020
Prêts pour le départ !

C’est maintenant ! Nous avons retrouvé Sergio et Dominique le 5 janvier sur Constance, leur Bavaria 39. Il et elle nous ont accueillies avec des pizzas maison confectionnées grâce au mini-four à pizza Ferrari présent sur le bateau (Sergio est italien, sans vouloir faire dans le cliché). Nous avons passé 5 jours à finaliser la préparation du bateau : provisions pour un mois pour quatre personnes (où Domi nous a simplement dit « prenez ce que vous voulez » et où Sergio a acheté 30 gigantesques paquets de chips, patatine en italien et qui sont son péché mignon), grimper en haut du mat pour changer des ampoules, définir le cap, vérifier que le moteur va bien… Nous sommes fin prêts à larguer les amarres en fin de matinée. A un petit détail près… au moment du départ, impossible de faire fonctionner l’écran du GPS/radar (qui s’appelle l’AIS) dans le cockpit. L’écran de la cabine fonctionne, mais pas celui qui est à l’extérieur et c’est vraiment embêtant. Moana se retrouve à plonger dans les entrailles du bateau pour résoudre le problème électronique. Au bout de trois heures de labeur, elle trouve enfin le vilain fil qui était mal branché. Soulagement. Tout fonctionne, il est 16 heures et nous quittons enfin le port de San Miguel !

Dès la sortie du port, nous faisons face à une houle de trois mètres qui a quelque chose d’impressionnant pour la novice que je suis. Sergio et Moana manoeuvrent, sortent le génois (c’est une voile à l’avant du mât), ça bouge pas mal, l’horizon oscille de 30 degrés dans un sens puis dans l’autre… Et moi j’observe, bras dans l’attelle (et j’ai à peine assez d’une main pour me tenir !), complètement inutile et un peu terrorisée. Est-ce que ça va bouger comme ça pendant un mois ? (la réponse est oui mais je ne le sais pas encore) Je ne sais pas si je suis vraiment prête tout compte fait…

Je suis HYPER rassurée

Au bout d’une heure, tout le monde semble dans son élément. Enfin, tout le monde… Ma tête s’habitue bien au mouvement, mais mon corps sent que quelque chose ne va pas. J’ai des hauts-le-coeur, l’odeur de la nourriture me donne envie de vomir et il est inenvisageable que je descende dans la cabine : quand j’y suis, j’ai envie de mourir ! Chaque geste me demande un effort considérable. Je passe donc ma première soirée (et la moitié de la nuit) sans réussir ni à vomir, ni à dormir, emmitouflée dans un combo polaire + ciré rose bonbon prêté par Domi + gilet de sauvetage orange fluo (cf photo) : sex-appeal, here i am !

On voit Tenerife s’éloigner, le sommet de sa montagne entouré d’un anneau de nuages, la pleine lune qui se lève, le tout sur un fond de coucher de soleil. On n’est pas à plaindre !

Jour 2 – 11 janvier 2020

Ca y est, on ne voit plus la terre. Nous ne sommes plus qu’un petit rafiot pour l’océan, qui peut faire ce qu’il veut de nous ! Non vraiment, c’était une blague hein, ça va pas vraiment durer trois semaines ? J’en ai marre d’être dans un grand huit incessant, les sensations fortes en moins ! Impossible de se déplacer sans s’agripper au bateau et manquer de tomber / se cogner. C’est épuisant !
Je suis toujours dans un état de haut-le-coeur permanent, mon corps accepte deux positions : assise dans le cockpit ou allongée dans mon lit. J’ai vraiment hâte que ça passe, j’ai l’impression que je n’aurai plus jamais faim (et ce n’est vraiment pas une bonne nouvelle).
Cet état de semi-mal de mer (on n’a pas vraiment le mal de mer tant qu’on n’a pas vomi non ?) m’empêche de me connecter à mes émotions. Je me laisse porter par les événements et je n’arrive pas à savoir ce que je ressens. Enfin, ce que je sais, c’est que j’ai peur. Pour passer au-dessus de cette peur, il faut que j’arrive à prendre confiance en le bateau. J’ai beau savoir qu’il ne coulera pas, que c’est normal que ça bouge que ça penche que ça grince que ça craque, c’est pas hyper rassurant quand on n’est pas habituée.

Jour 3 – 12 janvier 2020

Après 45 heures de jeûne forcé, mon corps demande ENFIN à manger ! Alleluia ! Je n’ai jamais autant apprécié une barre de céréales.

Je peux enfin commencer à profiter de la traversée. En plus, les dauphins viennent nous rendre visite ! On m’a tellement parlé du spectacle des dauphins jouant avec le bateau… et ça vaut le détour ! Ils se baladent autour du bateau, on passe trois heures sur le pont à chanter pour eux et même si je ne parle pas le dauphin j’ai franchement l’impression qu’ils aiment nous écouter. On a même droit à des applaudissements : ils frappent tous leur queue en même temps sur la surface de l’eau !

En allant à la proue pour la première fois depuis le départ, je me rends compte d’à quel point nous évoluons dans un milieu inhospitalier pour l’être humain. La proximité avec le danger est permanente et il faut cohabiter avec lui. Ça peut aller extrêmement vite, c’est terrifiant. Par exemple, aller à l’avant du bateau avec un seul bras c’est un peu sport ! Et même en me sachant attachée, je ne suis pas complètement rassurée. Je ne peux pas m’empêcher d’imaginer des dizaines de scénarios d’homme à la mer, notamment quand Sergio et Moana font les manoeuvres.

Sinon, je dors tout le temps. Chaque geste prend une énergie folle et trois fois plus de temps que d’habitude. J’ai la flemme d’aller aux toilettes. Se déshabiller à une main, faire son affaire en valdinguant d’avant en arrière, bien penser à mettre le papier dans la poubelle prévue à cet effet parce qu’on n’a pas envie d’aller déboucher le broyeur (les quelques fois où j’ai oublié et où j’ai dû plonger ma main dans la cuvette pour récupérer le papier sont sans aucun doute mes pires moments de cette traversée), se rhabiller à une main, pomper pomper pomper pour tout évacuer. J’ai presque envie d’arrêter de boire et manger pour éviter ça ! J’ai la flemme de me coiffer et de mettre du déo (du coup je fais l’impasse).

Le rythme de vie n’arrange pas la fatigue. Il doit toujours y avoir quelqu’un dans le cockpit, de jour comme de nuit : c’est l’organisation des quarts. Nous sommes trois à faire les quarts (Domi ne les fait pas) qui durent trois heures. Donc entre deux quarts, nous avons six heures de libres : durant toute la traversée, nous ne pourrons jamais dormir plus de six heures d’affilée. Ouille. Je suppose que le corps s’habitue avec le temps, mais les premiers jours, c’est hardcore. Pendant les quarts de nuit, je m’occupe avec de la musique, des podcasts et des livres audios. Ça a un côté rassurant d’écouter mes podcasts habituels au milieu de l’Atlantique…

Jour 4 – 13 janvier 2020
Le soleil ne déçoit jamais

J’ai le quart de 6h à 9h : je profite d’un magnifique lever de soleil avec les dauphins qui nous accompagnent. Tout le monde dort, c’est un moment rien que pour moi, je me sens privilégiée.

Pendant les quarts, j’ai le temps d’observer les alentours. Enfin, l’infini quoi. C’est impressionnant. Quelque soit le côté duquel je tourne la tête, le même paysage bleu à perte de vue. C’est si « plus grand que nous ». L’infini à quelque chose de désespérant : je sais d’après les outils présents à bord que nous avançons, mais on ne peut pas le constater visuellement. Comme si nous faisions un sur place éternel au milieu de nulle part. L’horizon ne change pas d’apparence et ça me donne l’impression qu’on n’arrivera jamais. Je comprends pourquoi les marins de Christophe Colomb sont devenus fous pendant la traversée !

Jour 5 – 14 janvier 2020

Il est minuit quand je prends mon quart. Je me plonge dans un épisode de Friends (quelle superbe idée j’ai eu d’en télécharger quelques-uns avant de partir). Au bout de 10 minutes, je lève les yeux pour regarder aux alentours. J’aperçois alors au clair de lune un bateau à voile, à moins de 300 mètres, qui passe derrière nous. Comment est-ce que j’ai pu ne pas le voir en prenant mon quart ? Comment a-t-il pu arriver si proche sans que je m’en aperçoive ? J’avais les yeux rivés sur mon écran et les oreilles plongées dans mon casque (par la suite, plus jamais je n’occuperai mes yeux et mes oreilles en même temps pendant mes quarts).

Je trouve ça louche. Il est quand même très proche et l’océan très grand. Je réveille Sergio. Dès qu’il voit la proximité du bateau, il démarre le moteur, on réveille Moana pour enrouler les voiles et on « s’enfuit ». Nous nous éloignons du bateau qui ne semble pas nous suivre.

La veille, nous avons aperçu un bateau à voile au loin qui n’apparaissait pas sur l’AIS, et cela avait déjà fait tiquer Sergio.

Ce bateau n’apparaît pas non plus sur l’AIS (qui n’est pas obligatoire, mais tout de même fortement conseillé). On essaie de l’appeler à la radio, pas de réponse. Sergio est persuadé d’avoir reconnu le même bateau qu’hier. Au vu des circonstances, la piste des pirates est envisagée. Nous sommes quand même à plusieurs centaines de miles des côtes africaines, dans une zone où cela n’a jamais été répertorié, mais le comportement du bateau était vraiment bizarre. On appelle Tenerife pour leur signaler ce qu’il s’est passé. Il ne peuvent rien faire pour nous tant que nous ne sommes pas abordés. Au bout d’une heure, nous avons une réponse radio qui dit d’une voix incompréhensible quelque chose comme « I just want to go home ». Il n’en fallait pas plus à Sergio pour terminer de faire germer l’idée des pirates dans sa tête. Cette réponse, c’est peut-être une diversion pour qu’on leur vienne en aide mais en fait nous attaquer… Moana est plus pragmatique « il y a des bateaux qui naviguent juste avec le GPS d’un téléphone portable. Peut-être qu’il est seul et qu’il dormait, qu’il n’a pas entendu la radio et qu’on l’a réveillé ? ». Au bout de deux heures, chacun retourne se coucher. Mais la peur s’est insidieusement incrustée sur le bateau et n’en partira pas : nous passons quelques jours sans AIS et sans allumer les lumières du bateau la nuit, en mode « bateau-fantôme ». Cet épisode sera sujet de bien des conversations tout au long de la traversée.

Jour 6 – 15 janvier 2020

120h après le départ, nous avons parcouru 450nm (miles nautique : 1 mile = 1,852km) sur les presque 3000 de la traversée. Nous sommes en train de descendre vers le Cap Vert que nous devrions atteindre dans 4 jours, avant de mettre cap sur l’Ouest vers la Martinique.

Dans la journée, nous voyons passer le même bateau qu’il y a deux jours devant nous. Il avance très vite pour un bateau à voile mais au moins, si c’était des pirates, ils semblent s’être désintéressés de nous.

Dans l’après-midi, Sergio nous réunit au sujet de « l’incident ». Il a besoin d’extérioriser, mais moi, ça me plombe le moral. Il est certain que nous avons fait face à des pirates. Oui, peut-être. Mais tout va bien, et c’est terminé maintenant, non ?

Le problème du huis-clos, c’est que c’est compliqué de prendre du recul, et que dans un tel débat, on tourne vite en rond. J’ai l’impression que ça devient beaucoup plus facile de se monter la tête. J’ai peur, et du coup j’imagine les pires scénarios possibles. J’ai du mal à dormir, je tremble à chaque nouveau craquement du bateau, nous imaginant attaqués, et en deux trois mouvements je me retrouve esclave sexuelle au Mali. Calme, Anaïs. Tout va bien.

Je culpabilise. Et si je n’avais pas levé la tête de mon téléphone à ce moment-là ? Et s’il y avait eu des problèmes à cause de moi ? Et si j’avais mis en danger tout l’équipage ? Je sors ces idées de ma tête car elles ne m’apporteront rien.

Ce soir, le ciel est magnifique. Les étoiles m’offrent un spectacle superbe. Il y a même des étoiles dans l’eau : des petites explosions lumineuses apparaissent dans la trainée du bateau. C’est le plancton. Pour la première fois, je n’écoute rien pendant mon quart et je profite de la vue. Bizarrement, je pense à mes projets de retour alors que le voyage commence à peine.

Jour 7 – 16 janvier 2020

Je termine d’écouter le livre de Mike Horn sur sa traversée de l’Antarctique en larmes, en regardant le lever du soleil. Cet homme me fascine. Quand j’écoute ses aventures, impressionnée de toutes les épreuves qu’il a traversées, je relativise : la traversée de l’Atlantique c’est que dalle, no stress!

Nous avons un téléphone satellite à bord. Aussi gros qu’un fixe, avec une antenne, à l’ancienne. Grâce à lui, on peut envoyer un texto à nos proches tous les deux jours. On n’a pas beaucoup d’unités, alors on se restreint sur les SMS… à l’ancienne j’ai dit. C’est notre seule manière de communiquer avec le monde extérieur à bord, alors quand retentit la sonnerie de réception des messages, je ressens toujours ce petit sursaut de quand tu attends un message depuis longtemps et que le téléphone vibre enfin. Et aujourd’hui, pour la première fois, on a reçu des messages ! Estelle et ma mère. Ca fait tellement plaisir d’avoir quelques nouvelles alors qu’on est loin de tout ! Bon, la plupart du temps les messages ne sont pas en entier, on ne les reçoit pas tous… mais quand même, c’est génial.

D’ailleurs, je passe aussi pas mal de temps à ouvrir Whatsapp ou Messenger sur mon téléphone pour les conversations avec mes ami.es. Ca fait du bien, ça rassure, de penser à elles et eux alors que je suis perdue au milieu de l’océan.

Je me sens vraiment bien sur le bateau maintenant. A une chose près : mon coude, que j’ai entorsé il y a maintenant 15 jours. C’est maintenant que je suis censée pouvoir enlever l’attelle mais franchement, j’en suis loin. C’est hyper frustrant, j’ai l’impression que ça ne se réparera jamais et je commence à avoir mal à l’autre bras, ce qui me fait moyennement rire.

Jour 8 – 17 janvier 2020

La nuit dernière, la mer était agitée, dormir relevait de l’impossible. Les paramètres sont multiples :
– Le grincement permanent de toute la structure en bois de notre cabine – il nous accompagne pendant toute la traversée et c’est insupportable
– Le bruit du moteur, que nous avons dû allumer parce qu’il fallait recharger les batteries (des panneaux solaires sont censés les recharger la journée, mais apparemment il n’y en a pas assez sur Constance)
– La chaleur générée par le moteur, qui se trouve juste à côté de notre cabine
– Le bruit de la manoeuvre en pleine nuit juste au-dessus de nos têtes
– Les vagues hyper grosses qui nous projettent d’un côté ou de l’autre du lit toutes les dix secondes

Avec ça, si tu veux dormir, faut être motivé.e ! Et quand enfin j’ai réussi à m’endormir, mon attelle s’est détachée, mon bras s’est plié et j’ai failli hurler de douleur. Je me suis donc levée super reposée.

Heureusement, l’Atlantique, quand il nous maltraite, sait nous faire plaisir ensuite.

La nuit ayant été compliquée, je pars faire une petite sieste. Tout à coup, j’entends le winch qui vrrrrrrrrrrr (un winch est équipement du pont autour duquel on enroule différents cordages et qui permet de démultiplier la traction – merci Wikipédia). Un poisson ?!

On laisse trainer un leurre derrière le bateau (un poulpe fluo très laid, je me demande comment les poissons peuvent être assez cons pour tomber dans le panneau), et si ça mord, ça tire sur le fil qui est enroulé sur le winch et le déclenche. Hyper pratique.

On se retrouve tous dans le cockpit, pendant que Moana ramène le fil. La belle silhouette d’un poisson jaune et bleu se profile. C’est un Mahi-mahi d’1.20m !

Trop fières !

Moana, en experte ou presque, s’occupe de tout : verser un peu d’alcool dans les ouïes du poisson pour le tuer (très efficace et beaucoup moins violent qu’un coup de masse dans la tête), couper la tête, vider le poisson, couper 4 beaux steaks (avec les nerfs qui réagissent à chaque fois qu’elle touche à la colonne vertébrale, c’est assez spectaculaire), puis faire des filets. Une vraie cheffe poissonnière !

On est tous euphoriques d’avoir fait une si belle prise, on va manger du poisson pendant quelques jours. Les steaks, ce soir, étaient délicieux.

Jour 9 – 18 janvier 2020

Nous avons encore parcouru 130nm depuis hier. On aimerait que ça soit tout le temps le cas ! En gros, moins de 100nm en 24h, c’est une journée pas terrible. Plus de 120nm, c’est une bonne journée. Tous les jours, à 15h, j’ouvre la carte et place notre position avant de calculer la distance parcourue. C’est un événement sacré à bord !

On change enfin de cap ! On avait décidé d’aller un peu plus au Sud pour attraper de meilleurs courants, c’est chose faite et on peut enfin se diriger vers les Caraïbes !

Ce soir, Moana nous fait des bananes flambées. Je n’en ai pas encore parlé, mais la nourriture à bord, c’est quelque chose de sacré. On prend le temps de se cuisiner de bons petits plats et ça joue sur le moral ! Risotto aux champignons, poisson cru au lait de coco, pasta napolitana (on est quand même chez des italiens !), pancakes et oeufs au plat pour le petit dej’, salades avocats tomates, mangue fraiche, compote maison, ti’punch… on redouble d’imagination pour se préparer les meilleurs plats.

D’ailleurs, la cuisine aussi c’est un sacré challenge à bord. Trouver les ingrédients est le premier défi : est-ce qu’on a mis les pâtes sous le divan, dans le placard, dans la grande boite ? On s’arrache les cheveux quand ça bouge, qu’on ne trouve pas ce qu’on veut, et il y a des provisions partout !
Le bateau ne s’arrête pas de bouger quand on est aux fourneaux ! Les marins ont du coup inventé quelque chose de très ingénieux : le four et les plaques de gaz sont posés sur un axe horizontal qui les laisse libre de bouger d’avant en arrière. De ce fait, casseroles et poêles sur le feu restent à plat. Tant mieux, parce qu’il faut tenir tout le reste !

Quand on passe à table, il faut parfois retenir tout ce qui est sur la table quand il y a une grosse vague, le verre de vin a de grandes chances d’atterrir sur le divan…

Enfin, pour la vaisselle, c’est tout aussi ingénieux, bien que plus artisanal : il n’y a pas de robinet à eau de mer sur le bateau. L’eau douce est comptée, même s’il y a un dessalinisateur (oui oui, un appareil qui déssale l’eau afin qu’on puisse la boire, il n’y a qu’à moi que ça paraisse incroyable ?). Du coup, on va à la poupe, on remplit un seau d’eau de mer, qu’on verse dans une grande bouteille de 8L par un entonnoir, qu’on accroche à un crochet au-dessus de l’évier et dans laquelle on met un tuyau dans lequel on aspire l’eau pour qu’elle coule et fasse comme un robinet. Cette invention se verra améliorée plusieurs fois pendant la traversée pour la rendre toujours plus pratique pour ses utilisateurs.

Manger, c’est tout un programme, donc. Voilà pourquoi il est essentiel de préparer des choses qui nous plaisent !

Jour 10 – 19 janvier 2020

Moana prend sa première douche aujourd’hui (moi j’en ai déjà pris une jour 5 hihi) ! Pour sa défense, c’est folklorique aussi, la douche. Alors les petites toilettes de chats dans la salle de bain, ça fait aussi très bien l’affaire.

Si vous êtes motivé pour prendre une douche, asseyez-vous à la poupe, les pieds dans l’eau. Le partenaire de douche préalablement choisi vous verse alors le seau d’eau sur la tête, sans états d’âme. Criez, ça aide à supporter le froid. Shampouinez, savonnez (avec quelque chose de naturel svp ça finit quand même dans l’océan). Un nouveau seau d’eau vous est alors versé sur la tête afin de vous rincer. Un troisième seau peut être requis. Vous pouvez alors prendre le pommeau de douche qui sort du bateau et vous rincer avec quelques gouttes d’eau douce. Et voilà le travail ! Franchement, ça décourage non ? Bon, c’est devenu de plus en plus agréable au fur et à mesure que l’eau se réchauffait…

Vous avez vu la taille de ces filets ?!

On cuisine le mahi que nous avons pêché. Ce soir, c’est poisson cru au lait de coco en entrée (cuit au citron vert, la recette tahitienne par excellence), filet de mahi avec riz basmati au bouillon de légume et sauce crème curry en plat. C’est un repas d’anthologie, j’en pleure presque tellement c’est bon et tellement c’est agréable de se nourrir de sa propre pêche ! Merci à ce beau mahi de nous avoir donné sa vie !

On a parcouru 1000nm depuis le départ (plus que 2000…)!

Jour 11 – 20 janvier 2020

Parfois, pendant les quarts, il faut vraiment lutter contre le sommeil. Cette nuit, de minuit à trois heures, c’est vraiment dur. Et si je regardais les étoiles ? Au moment où je lève les yeux au ciel, je vois passer la plus belle étoile filante que j’ai jamais vue. Je suis vachement plus réveillée d’un coup ! Le ciel est très clair et je passe tout mon quart à chercher des constellations (grâce à l’appli Starwalk), c’est génial. C’est ensuite devenu une de mes grandes occupations de quart, et maintenant je connais plein de constellations !

Comme Moana a toujours des supers idées, ce matin elle se lève avec une envie de faire des crêpes. Manger des crêpes chaudes au milieu de l’océan, ça a quand même un certain charme non ?
On commence à s’ennuyer un peu : génial, c’est ce qu’on voulait expérimenter pendant cette traversées ! La journée passe tranquillement, essentiellement animée par un petit atelier couture (pourquoi pas ?).

Mon premier poisson !

En fin d’après-midi, je m’apprête à ranger la ligne de pêche. Au moment où je m’apprête à attraper le fil, vrrrrr le winch s’actionne. Euh…? Vrrrr ! Oh merde, un poisson a mordu sous mes yeux ! Je le remonte, et voici à nouveau un mahi mahi, un peu plus petit que le premier. Après avoir vu faire Moana il y a trois jours, je lui dis que je souhaite m’en occuper. Sous sa supervision, me voilà à planter un couteau dans la tête du poisson (on le tue avant avec le rhum, mais on fait quand même ça pour être sûr qu’il est bien mort), couper la tête, retirer les entrailles, faire les filets… Après une heure de travail, il est fin prêt, je suis rodée et fière de moi ! Honnêtement, j’ai eu envie deux ou trois fois de rendre le couteau à Moana en me disant que je n’en étais pas capable. J’ai eu l’impression de quitter une mini-partie de moi en plantant le couteau dans sa tête. Pour moi ce n’était pas anodin comme geste, même pour un poisson. C’était important que j’arrive à le faire : je ne mange presque plus de chair animale, mais je trouve beaucoup plus noble d’être capable de tuer l’animal que je souhaite manger. La démarche est ici bien différente que lorsqu’on achète du poisson ou de la viande sans connaitre dans quelles conditions ils ont été produits. C’était donc symbolique à mes yeux !

Je pue ! Douche obligée demain.

Jour 12 – 21 janvier 2020
Petit moment musical

Pas de vent aujourd’hui, on n’avance pas. Les amis de Sergio qui nous donnent la météo nous conseillent d’aller un peu plus au sud pour trouver plus de vent. Nous voilà donc à changer encore le cap et la voilure pour descendre un peu. C’est très frustrant psychologiquement de ne jamais pointer vraiment sur la Martinique. C’est comme si on longeait des côtes depuis le début et que la « vraie » traversée n’avait pas encore commencé.

Nous n’avons plus de légumes et presque plus de fruits frais… Ô rage Ô désespoir… Les repas n’auront plus la même saveur, il va falloir redoubler d’imagination pour se délecter les papilles ! Place aux conserves d’haricots verts et aux bocaux d’épinards !

Depuis quelques jours j’enlève mon attelle pour des petites actions. Aujourd’hui je l’ai enlevée toute la journée et j’ai pu constater les progrès : quel plaisir de pouvoir jouer à nouveau du ukulélé ou mettre un pantalon a deux mains ! J’ai l’impression que ça ne guérira jamais. Sois patiente Anaïs…

Jour 13 – 22 janvier 2020

Est-ce qu’on peut rater sa Transat ? J’ai l’impression de passer à côté de quelque chose dans ma traversée. J’oscille en flemme intersidérale et l’envie de faire plein de choses, ce qui fait que je n’arrive pas à me fixer pendant plus de cinq minutes sur une tâche. Du coup c’est comme si je ne faisais rien. Et si je passais à côté de cette opportunité de se vider la tête (si rare) en nourrissant boulimiquement mon cerveau de données (podcasts, musique…) ? Peut-on rater une telle expérience ?

Passer 24h/24 avec les mêmes personnes demande pas mal de résilience de la part de tout le monde… Il faut savoir prendre sur soi, parfois. C’est normal qu’à certains moments, Moana m’énerve, et ce n’est pas grave. Ca passera au bout de quelques heures.

Jour 14 – 23 janvier 2020

Depuis quelques jours il ne se passe vraiment pas grand chose… Dans mon journal de bord, chaque jour il est écrit « journée très chill aujourd’hui » !

La mauvaise nouvelle du jour, c’est la disparition de 80% des données de la carte SD de mon appareil photo lorsque Moana a voulu les copier sur son ordi. Ca faisait trois semaines que je faisais plein de plans vidéos pour m’initier au montage… Visiblement ça attendra. Il faudra que j’envoie ma carte SD à mon père en arrivant en Martinique, j’espère qu’il pourra récupérer les images. Voyons tout cela d’un bon oeil : une reconnexion forcée au présent ? 🙂

Toujours pas de vent…

Jour 15 – 24 janvier 2020

Cette nuit, des énormes mahis ont nagé à côté de la coque du bateau ! Je les soupçonne de vouloir nous dévorer parce qu’on a mangé leurs copains. A moins qu’ils ne soient attirés par les déchets organiques que nous jetons chaque soir à la mer (je parle des épluchures et tout ça hein, pas de notre caca, bien que ce dernier finisse aussi dans l’océan). Au petit matin (c’est à dire à midi), ils sont encore là et on décide de rapprocher la ligne de traine du bateau pour qu’ils voient notre super poulpe. Je rapproche la ligne et avant même que j’aie le temps de la sécuriser, ça tire sur mon bras. Wahou ça a mordu vite et fort ! Malheureusement, ça se relâche d’un coup. Non seulement on a perdu le poisson, mais le leurre est aussi parti avec lui ! J’avais laissé une trop courte distance et le fil n’a pas encaissé le choc. Nos capitaines n’étant pas de grands pêcheurs, c’était leur seul hameçon… Plus de pêche jusqu’en Martinique, on est dépité, c’est le seul produit frais qu’il nous restait !

Ca, c’était la première mauvaise nouvelle de la journée. Après les activités quotidiennes de guitare, ukulélé, lecture et écriture, je vais sur Deezer pour mettre de la musique en cuisinant. Et là, Ô drame, l’application me dit que n’ayant pas pu se connecter à internet depuis 15 jours elle ne peut pas confirmer mon abonnement et doit se déconnecter. NOOOOOOOOOOOOON !!!! Adieu podcasts, adieu musique… J’essaie de voir les choses de manière positive, mais Deezer constituait vraiment l’essence de mes quart ! En moyenne 5h par nuit seule sur le pont, il faut trouver de quoi s’occuper…

On est passé aux fruits industriels dans des boîtes en conserve… c’est vraiment pas terrible et ça me rappelle la cantine. Avec un peu de rhum et de cannelle, ça passe tout de suite mieux ! Jusqu’à la fin de la traversée, ce sera chaque soir notre dessert, sans feindre la hâte de retrouver les fruits frais.

Le vent est de retour aujourd’hui ! Et nous avons ENFIN mis le cap plein ouest (j’ai l’impression d’écrire ça tous les deux jours). Nous sommes à la même latitude que la Martinique, et ça se sent : ça fait trois jours que je passe mes journées en maillot ! Normalement demain on aura fait la moitié de la distance. Oh la la, encore deux semaines sans ma musique…

Jour 16 – 25 janvier 2020
Trois membres de l’équipage se verront effleurer la tête par un poisson volant au court de la traversée

La moitiééééééééééééé ! Après 1470 miles nautiques parcourus (valeur d’après la carte papier, en réalité nous avons probablement fait beaucoup plus avec les zigzags), il n’en reste plus que 1420 à parcourir ! Je vois le bout de l’infini !

Journée douche pour tout le monde, on est tout poisseux à cause des embruns. En témoigne la texture du bateau à l’extérieur, comme une vieille friteuse mal lavée…

Les poissons volants sont nombreux ces derniers jours, on a peur que l’un d’entre eux nous fonce sur la tête. C’est qu’elles ne savent pas viser ces bestioles ! Là par exemple, il est minuit et je viens de m’en prendre un sur le pied. Beurk, ça pue. J’utilise les manivelles de winch pour les sortir du cockpit, hors de question que je les attrape.

Jour 17 – 26 janvier 2020

C’est plus du chill nos journée là, c’est du vide en boîte !
Je disais que j’avais peur de rater un truc dans ma Transat. Bon, cette coupure de mes podcasts et de ma musique n’est finalement pas si malvenue : je peux réfléchir un peu pendant mes quarts de nuit !

Jour 18 – 27 janvier 2020

Sur la carte, on est en plein milieu de l’Atlantique, c’est impressionnant ! Si on continue au rythme qu’on a depuis trois jours (120 miles par jour), on devrait arriver dans dix jours !

On est dans un cercle vicieux de la oisivité, on dort on dort on dort et on fait pas grand chose. Mais bon, c’est pas le moment de se culpabiliser, on est quand même en train de traverser l’Atlantique à la voile non ?

Il y a deux semaines, je faisais mes quarts emmitouflée dans un legging + un pantalon de navigation en bas, un t-shirt en manches longues + une polaire + une veste imperméable en haut, et le plaid et la capuche pour couronner le tout. Ce soir, je suis en short + t-shirt en manches longues et c’est tout ! Les Caraïbes se rapprochent…

Jour 19 – 28 janvier 2020

Regarder le soleil se lever, puis faire des crêpes pour le petit déjeuner… elle est pas belle la vie ?

Je suis une machine à lecture (je bénis la liseuse que Moana m’a offert il y a 5 ans et que je n’avais jamais utilisée jusqu’à aujourd’hui !). Je suis fière du moindre dessin que je fais (Moana me donne des cours). Une journée normale sur l’océan, somme toute.

Le coucher de soleil est magnifique. Les vagues argentées semblent léviter, comme si l’eau voulait s’arracher à l’océan. Leurs crêtes se découpent sur le ciel rosé, s’arrêtant juste en dessous du soleil, orange et flamboyant. L’eau a plein de textures différentes, des frémissements, des rugissements… J’en frissonne rien que de l’écrire.

Ce soir ça bouge beaucoup et je ne suis pas complètement rassurée. Pour ne pas y penser pendant mon quart, je relis des conversations avec mes amis. C’est fou comme ça fait du bien à chaque fois !

A moins de dix jours de l’arrivée, je me demande si je serais prête à refaire une traversée de ce type (si tant est qu’on arrive au bout !).

Jour 20 – 29 janvier 2020

Il reste moins de 1000 miles à parcourir ! Youpiiiiii ! Une grosse semaine de voyage et on arrive… Difficile de se le sortir de la tête !

La douche est maintenant un moment de pur plaisir : l’eau est chaude, c’est trop agréable de se doucher en regardant les vagues, il y a pire comme salle de bain !

Jour 21 – 30 janvier 2020

En fin d’après-midi on reçoit un appel radio d’un bateau d’espagnols, Ithaca, qui n’ont pas vu un seul bateau à voile depuis leur départ et qui sont donc super contents d’en voir un ! Ils vont au même port que nous en Martinique, donc on va les retrouver là-bas. C’est incroyable comme ça fait du bien de savoir qu’on n’est pas seuls au milieu de cette immensité, et de se dire qu’on va bientôt revoir d’autres personnes ! Ca me rend euphorique pour la soirée.

Jour 22 – 31 janvier 2020

« On ne l’a pas encore fait, mais on peut crier ici » – Je vous ai dit que Moana a toujours des bonnes idées ?

On s’installe à la proue, et j’essaie le petit siège qui surplombe l’océan pour la première fois : magique. I’m the queen of the world ! Et là, on hurle de toutes nos poumons ! Ca fait un bien fou c’était incroyable. On peut jamais faire ça dans la vraie vie !

Aujourd’hui cela fait trois semaines que nous sommes partis ! A 22 heures, on passait sous la barre des 700 miles à parcourir. A ce stade, chaque centaine passée est une nouvelle célébration. On a hâte, sans que ça soit insoutenable non plus.

Les sargasses nous entourent depuis quelques jours
Jour 23 – 1er février 2020

« Et si on arrêtait le bateau pour se baigner ? » – Non franchement, elle a les idées qu’il faut quand il faut !

Sergio est d’accord, donc on enroule les voiles et on arrête au maximum le bateau. Nous allons tout de même à 2.5 noeuds soit presque 5km/h, grâce aux courants. Et une fois dans l’eau, on se rend compte que ce n’est pas rien : ça fait une sacrée vitesse et même si on est attaché, on n’a pas intérêt à lâcher la corde mise dans l’eau (quoi, on n’est pas sur le bateau là, je peux dire corde !). On s’est baigné au milieu de l’océan Atlantique ! C’était fou : ce vide qui nous entoure… De tous les côtés, rien d’autre que du bleu à perte de vue. C’est difficile d’imaginer qu’il y a 4000 mètres de fond sous notre petite coque…

Jour 24 – 2 février 2020

Je suis réveillée à 8h20 par les cris de Moana « une baleine une baleine une baleeeeeeeeine ! ». Je sors à toute vitesse de la cabine (bizarrement, beaucoup plus facile de se lever que quand il faut prendre un quart à 3h du matin), on se poste à la proue et on attend de voir si la baleine revient.

Au bout de quelques minutes, splendeur des océans, une longue ombre noire se profile à côté du bateau. Elle remonte vers la surface, puis sort sa tête pour respirer dans ce mouvement propre aux cétacés. Souffle coupé. Enfin en réalité on hurle comme des groupies. On se met à chanter toutes les chansons du monde pour qu’elle reste avec nous (on s’est dit que c’était peut-être comme les dauphins ?!). Toutes les cinq minutes pendant une heure et demie, la baleine fait quelques mètres à nos côtés, passe sous la coque du bateau, respire et se laisse porter par les vagues avant de replonger. Elle nous montre même son beau ventre blanc. Nous sommes émerveillées devant ce qui s’avère être une baleine pilote d’environ 8 mètres. Ca fait des semaines qu’on en parle et si proche de l’arrivée, on n’y croyait plus ! Pour fêter ça, on a fait des crêpes 🙂

Ce soir nous avons présenté la Chanson de la Transat à Sergio et Domi, qui étaient très touchés. J’ai écrit cette chanson avec l’aide de Moana il y a deux jours, pour raconter un peu notre voyage. La voici, avec les premières images vidéos de notre traversée (le tout monté par Moana, qui a aussi pris presque toutes les photos de cet article) !

Jour 25 – 3 février 2020
Ukulélé sur coucher de soleil

Je me réveille à 14h, après avoir dit à 9h : « je retourne me coucher pour une petite heure ! ». Comment je peux dormir autant ?! Ok c’est épuisant le rythme, et le mouvement, et les bleus partout, mais quand même quoi !

« Est-ce que t’as fait tout ce que tu voulais faire pendant ta Transat ? » Euh… Je sais pas Mo, j’aurais bien aimé écrire un peu plus peut-être. « Ben tu fais quoi alors ? »

Une heure plus tard était née la chanson des poissons volants. Et honnêtement, elle vaut le détour elle aussi (oui, je me lance des fleurs) ! Très bientôt sur la toile…

A minuit, nous passons sous la barre des 400 miles à parcourir. J’ai hâte de pouvoir dormir 8h d’affilée.

Jour 26 – 4 février 2020

L’arrivée se fait désirer. J’y pense beaucoup, j’en ai marre que ça bouge, j’ai hâte, j’ai envie de courir, de marcher, de faire des vraies nuits et sans bruit !

Je ne sais pas ce que je vais faire en arrivant donc j’ai le sentiment d’avoir besoin d’un objectif pour me motiver. Et en même temps, j’ai choisi de ne rien prévoir pour pouvoir saisir les opportunités qui se présentent à moi. Un équipage sympa qui part se ballader dans les îles ? Carl, l’ami de Moana, qui accepte que je passe quelques jours à bord ? Passer du temps avec Mathilde, mon amie de prépa qui vient habiter en Martinique mi-février ? Partir faire du CouchSurfing ou du volontariat ? Marcher ? Tout est possible ! Et j’ai tout mon temps !!! Cela dit, faire les îles en bateau ne me déplairait pas. Je suis dans une incertitude qui me fait un peu peur, mais que je chéris et que j’ai choisie de vivre parce qu’elle va me réserver les meilleures surprises !

J’ai hâte de reconnecter mon téléphone ! Ca ne m’a pas dérangée d’être déconnectée pendant un mois, c’était très agréable. Et puis ce n’est pas comme si j’avais personne avec qui discuter ! Maintenant que je sais que la reconnexion est proche, je suis impatiente de pouvoir appeler famille et ami.es, raconter mon expérience et savoir ce qu’il s’est passé pendant un mois pour elles et eux !

Jour 27 – 5 février 2020

Nous recevons un appel radio ce matin, un certain Juan Antonio et son bateau le Vagabundo, qui vont au même port que le notre. C’est fou à quel point ça me rend euphorique de parler à des personnes extérieures au bateau et de savoir qu’on n’est pas seuls dans cette immensité ! J’ai besoin de retrouver les gens, les rencontres, les découvertes et les sourires de nouvelles personnes !

C’est une journée un peu bilan où Moana et moi discutons beaucoup,  ce qui m’amène à plusieurs réflexions un peu en vrac.

A 16h, nous passons sous la barre des 200nm restants. Wooooh, moins de deux jours avant l’arrivée ! Ca fait bizarre. Je suis trop contente de l’accomplissement, fière d’avoir (presque) traversé un océan, heureuse de remettre bientôt pied à terre, soulagée aussi d’enfin retrouver un environnement plus propice à la vie humaine. L’euphorie de l’arrivée est bien présente. Mais c’était quand même très agréable cette déconnexion, l’absence d’impératifs, d’horaires, pouvoir faire ce qu’on veut quand on veut, être loin de tout (et même des problèmes administratifs !). C’était si bon. Juste vivre sans penser aux obligations de la société, hors du temps dont on a complètement perdu la notion. Je pense que je serais prête à le refaire, même si le prix se compte en bleus et en heures de sommeil agité.

J’ai expérimenté le droit de ne rien faire. Il y a quelques temps, il m’était encore impossible de ne rien faire sans culpabiliser ou me sentir en échec. Pendant cette traverée, j’ai été forcée de ne rien faire à certains moments et de laisser l’ennui s’infiltrer dans mon quotidien. Je suis très contente d’avoir réussi à l’appréhender et même l’apprécier.

Je parlais au début de la traversée de l’impossibilité de voir que nous avancions. C’était faux. En étant attentif et en acceptant la lenteur du déplacement, les changements sont nombreux : le changement d’heure (nous aurons changé d’heure trois fois pendant le voyage, tous les 15 degrés de longitude), la Lune qui ne se lève plus en début de soirée mais en pleine journée, les constellations qui ne sont plus tout à fait les mêmes, les températures de l’air et de l’eau qui ont largement augmenté, l’humidité… Il suffisait d’un peu de patience !

Nous avons discuté, Moana et moi de notre moral durant ces quatre semaines de traversée. Pour elle comme pour moi, il était difficile d’en voir le bout au début, et encore plus dur psychologiquement quand nous n’allions jamais complètement vers l’ouest ou quand nous avions compris que la traversée ne durerait pas trois semaines mais quatre. Je suis rassurée de savoir que je ne suis pas la seule à l’avoir vécu de cette façon. J’ai toujours eu le moral, mais c’est vrai qu’à certains moments je me suis vraiment demandé si ça terminerait un jour. Là, à priori c’est vendredi matin ! J’en ai profité pour demander leur état d’esprit à Domi et Sergio. Le capitaine me répond qu’il sera content quand on arrivera. Il a du mal à mettre son anxiété de côté… Domi n’est pas d’accord : selon elle, il est fier d’avoir accompli ce rêve qu’il avait depuis longtemps. De son côté, elle a les nerfs à vif à cause des coups qu’on se prend constamment, mais le moral au top et serait  prête à continuer s’il le fallait.

J’ai envie de faire tant de choses et en même temps j’ai l’impression qu’il n’y a rien à faire (?!?!). Je ne sais pas trop d’où ça sort, mais j’ai l’impression que je vais perdre toute « utilité » et ne rien apporter à la société. Est-ce que c’est problématique ? Ou est-ce qu’en voyageant de cette manière j’apporte quelque chose sans forcément m’en rendre compte ? Pourquoi est-ce que je ressens ce besoin ? A méditer.

Jour 28 – 6 février 2020

Il est 6h du matin quand je prends mon quart. Je me mets rapidement à pleurer : c’est le dernier lever de soleil que je passe en tête à tête avec lui (oui, je pense pouvoir légitimement dire qu’à cet endroit sur Terre, je suis presque seule avec le soleil). Je suis toute émotionnée ! Pour l’occasion, il ne me déçoit pas. Je me poste à la poupe et je regarde les couleurs teinter le paysage. Le ciel commence à jaunir, la houle est plutôt haute ce matin et une vague décide de venir s’écraser sur le bateau. L’océan m’a fait un bisou ! Comme j’étais assise à la poupe, les pied dans le vide, je me suis tout pris en pleine face. Je suis trempée, il y a trois centimètres d’eau dans tout le cockpit, mais qu’est-ce que je ris ! C’est la première vague qui nous fait un coup pareil en un mois de traversée. Il n’est jamais trop tard pour tester des nouvelles choses dans cette transat !
Toujours en poupe, debout et surplombant l’océan, je vois le haut des nuages rosir doucement sous l’effet des rayons du soleil, que je ne vois pas encore. Avec juste le bout rose de cette façon, on dirait de la barpababa et j’ai l’impression que je pourrai les toucher en tendant le bras. Quand le soleil apparaît enfin, ses rayons se répandent jusqu’à moi comme une rivière dorée qui traverse l’océan entre lui et le bateau. On n’est jamais déçu par le soleil qui se lève.

Un peu plus tard dans la matinée, Moana et moi observons de la houle de 5-6 mètres. A ma grande surprise, je n’ai pas peur et j’en ris ! Le virus de la mer serait-il en train de m’attraper…?

Il y a de plus en plus de bateau autour de nous, on discute avec certains. Tout le monde va au même port que nous, Le Marin ! J’ai l’impression que non seulement ça va être bondé mais qu’en plus, toute la France s’y réunit !!

Nous sommes encore à plus de 50nm de l’arrivée quand le soleil se couche et nous ne voyons pas encore la terre. Nous le regardons de la proue avec Moana où je suis allée m’installer pour crier un peu. Je voulais le vivre en silence, mais Moana et Sergio en ont décidé autrement. Moana parce qu’elle n’arrête pas de parler, et Sergio parce qu’il nous appelle pour faire une manoeuvre au meilleur moment. Il m’avait pourtant promis de se détendre au moins pendant le coucher de soleil…

Je suis trop contente d’arriver et complètement euphorique à cette idée, mais une partie de moi n’a pas trop envie non plus. C’est facile sur le bateau, la plus grosse décision qu’on prend c’est le repas qu’on va manger… Là il va falloir que je reprenne ma vie en main, trouver où dormir, rencontrer des gens… Trop d’incertitude qui revient d’un coup ça me fait un peu peur ! Comme je l’ai déjà écrit : je l’ai décidé ça donc ça va bien se passer !

Nous passons notre dernier repas de Transat tous les quatre, comme promis c’est Rigattonni sauce tomate et montagne de parmesan. Après ça, je n’ai qu’une envie, c’est de m’écrouler pour la nuit. Il faut dire que je me suis levée à 6h du matin ! Mais les vagues ne nous laissent pas tranquilles. À 00h20, Sergio me réveille : je suis au retard pour mon dernier quart, je me lève péniblement.

Jour 29 – 7 février 2020
LA TERRE ENFIN

Quelques minutes après le début de mon quart, je commence à apercevoir des lumières. J’aimerais crier « TERRE EN VUE ! » mais tout le monde dort et une grosse journée nous attend. Je regarde donc les lumières se rapprocher lentement… On y est !

En allant me coucher à 3h, je désactive le mode avion de mon téléphone, juste pour voir. On est encore à 30km des côtes, normalement il ne devrait pas y avoir de réseau. Mais si ! Deux petites barres s’affichent sur mon téléphone. Je calcule l’heure qu’il est en France : 7h et quelques. J’appelle mon petit frère qui décroche avec une voix très surprise. Quel plaisir de lui parler ! J’appelle successivement lui, ma mère, mon père, et Estelle, trop heureuse de pouvoir les entendre. Pendant ce temps là, Moana est sur le pont en train de gérer notre premier et seul grain de la traversée (je me rendrai par la suite compte qu’il pleut toutes les nuits en Martinique). Je m’endors pour une heure avant d’ouvrir les yeux à 6h30 : on arrive !!!

Le jour pointe le bout de son nez, la Martinique se présente à nous dans la brume matinale. Nous ne sommes plus très loin. Je vois des arbres ! Si je pensais qu’un jour ça m’aurait fait autant plaisir de voir des arbres ! C’est la couleur verte qui m’avait manqué je crois. On aperçoit des grands oiseaux, des aigrettes. Elles font plus d’un mètre d’envergure, et volent toutes proches du bateau pour nous accueillir.

DES GENS ENFIN

À 7h, nous arrivons au mouillage. C’est l’endroit où tous les bateaux qui ne veulent pas aller au port jettent l’ancre. Il doit y avoir 200 bateaux ! Nous y allons en attendant de savoir quand nous aurons une place à la Marina du Marin. C’est Bernard, un ami de Sergio et Domi, qui nous accueille et nous aide pour l’ancrage. C’est un personnage qui a plein d’anecdotes de navigation à raconter, nous sommes pendues à ses lèvres. Moana prépare des crêpes, et nous fêtons l’arrivée en les mangeant accompagnées de Champagne. À 8h du matin, pourquoi pas…!

En fin de matinée, la Marina nous appelle : ils ont une place pour nous ! Branle bas de combat, nous nous dépêchons de lever l’ancre. La hâte et la précipitation font que nous ne voyons pas une bouée de chasseurs pêcheurs… Nous passons en plein milieu de la zone (au lieu des 100 mètres de distance réglementaire). Instantanément, un bateau de la gendarmerie arrive à notre bâbord. Ils ont vu toute la scène, nous sommes passés à 5m de la tête d’un plongeur, nous aurions pu le tuer. Ça refroidit. Tout le monde a manqué de vigilance à bord. Les gendarmes récupèrent les passeports. « Vous êtes soeurs ? » Demandent-ils à Moana et moi… Domi se confond en excuses, les gendarmes nous laissent repartir, non sans avoir récupéré le numéro de téléphone de Domi. (Si les plongeurs portent plainte, nos capitaines peuvent avoir des problèmes). Plus de peur que de mal. Je ne connaissais pas le drapeau signalant des pêcheurs, je sais maintenant que je ne l’oublierai pas !

Nous arrivons à la Marina sans nouvelles encombres. La manoeuvre pour rentrer sur le ponton entre deux bateaux est assez difficile, mais avec l’aide de Gustave qui fait partie du staff, tout se passe bien. Nous descendons sur le ponton, puis marchons jusqu’à la capitainerie pour nous déclarer. C’est là que nos pieds touchent la terre ferme pour la première fois depuis 29 jours. On tangue un peu… Mais ça y est, nous avons traversé l’Atlantique.

heureuses

26 commentaires sur “J’ai traversé l’Atlantique à la voile !

  1. Félicitations ! Je n’imagine pas le courage dont vous avez dû faire preuve, quelle expérience ! Merci de nous partager un petit bout de ton parcours. Hâte de lire la suite de tes aventures. Je te fais confiance pour continuer à nous surprendre avec tes aventures, et je sais que tu sauras prendre les choses comme elles viennent, sans te fixer d’impératifs. Bisous et grosse pensée pour toi et Moana !

    Aimé par 1 personne

  2. Salut les filles! Je me présente depuis le Grand Nord désertique du Chili: Eugène d’Hainaut, frère de Domi. Il y avait 55 ans que ma soeur ne traversait pas l’Atlantique sur un bateau à voile si petit! En 1965, nous l’avons fait en famille sur un bateau de commerce allemand.

    Aimé par 1 personne

  3. Il est 21h , je suis allongé sur mon lit dans un hôtel à Tiribibi en Colombie, en compagnie de Serge, d’Alain et du grand Claude.
    C’est lui qui viens de me donner le lien de ton blog.
    Et voilà je viens en 20 minutes de vivre ta traversée.
    Merci Anaïs, j’ai eu beaucoup de plaisir à te lire, et si toutefois le projet de ma traversée de l’Atlantique, se réalise cette année, je suis sur de me retrouver dans tes dires
    Bises
    PTI claude

    Aimé par 1 personne

    1. Cher Claude,
      Un immense merci pour tes mots. Nous ne serons pas en Colombie en même temps, mais je marcherai peut-être dans vos pas dans quelques mois… Profitez bien de ce voyage et prenez-en plein les yeux, j’espère que je verrai quelques photos !
      Tiens moi au courant de l’avancée de ton projet !
      Je t’embrasse,
      Anaïs

      J’aime

  4. Salut Anais, merci de nous faire vivre tes aventures. En ces temps hivernaux en France, quel plaisir de s’imaginer manger de la coryphène, regarder les poissons voler, se sentir seul au milieu de l’océan, dire bonjour aux baleines et aux dauphins… quels beaux moments….
    Bon voyage et je te souhaite de belles découvertes.
    Marco.

    J’aime

  5. Eh bien quelle aventure ! Comme il en faut du courage pour une 1ère traversée. Heureuse & fière, tu peux l’être… Et tu y reviendras… plus tard. T’avais pas le choix, diras-tu, une fois embarquée.
    Mais tu l’as réussi ds la bonne humeur/philosophie.
    Ici, température très douce pour un mois de février.
    Ma petite personne est insomniaque depuis 2 pleines lune, & ça commence à me tourner la tête ! Sinon tout est parfait.
    Tu restes en Martinique quelque temps ? Et ton projet suivant ?
    Fin des questions….
    Bravo pour cette 1ère expérience. Passionnant, haletant ton récit
    Je t’embrasse respectueusement,
    Mamido
    M

    J’aime

      1. Petit changement ; nous avons fêté ton arrivée dans un resto de poissons avec un vin blanc ! Le marin est fier de toi ! nous boirons le tien quand tu seras sur le continent ! Amitiés

        Aimé par 1 personne

  6. Ouah! Génial.
    Heureux d’avoir pu partager ces 4 semaines de traversée grâce à ton récit, à votre chanson et aux images qui l’accompagne.
    Belle suite d’aventures à vous!
    Ça donne clairement envie.
    Bises.
    Bruno

    Aimé par 1 personne

  7. Moi qui en général ne suis pas très amateur de récits de navigation, j’ai trouvé celui-ci très vivant, on a toujours envie de passer d’un jour au suivant.
    Et surtout, je suis très admiratif pour l’accomplissement de cette traversée !
    Anaïs, je te souhaite plein de bonnes choses pour la suite de ton « grand voyage ».
    Je t’embrasse,
    Denis

    Aimé par 1 personne

      1. Merci Anaïs, ça va bien. On prend rapidement une routine avec le confinement, mais l’inconscient doit souffrir car je fais toutes les nuits en rêve des promenades dans des lieux pas bien lointains mais désormais inaccessibles !

        J’aime

Répondre à Alexandra Annuler la réponse.