Derniers obstacles et grand départ

J-3, mercredi 01 janvier 2020

Ébauche de mon sac à trois jours du départ

L’année 2020 commence bien. Deux heures du matin, un homme m’entend parler de la Martinique dans un bar et me dit qu’il habite en Guadeloupe. Il est super sympa et on a un bon contact : on se reverra dans quelques semaines, sur la plage !
Je n’ai pas l’impression de partir ni de changer de vie. J’ai l’impression de vivre une continuité, de vivre comme je l’ai toujours fait, juste ailleurs et un peu plus intensément.
Le départ se rapproche à très grands pas ! Je n’avais pas ressenti le besoin de compter les jours jusqu’ici mais là ça vient tout seul ! C’est la panique dans ma tête : j’ai d’un côté l’impression d’être super prête et de l’autre le sentiment qu’il me reste des tonnes de choses à faire (il reste presque 50 points sur ma to-do list !). Je me sens submergée par les pensées qui m’habitent et en même temps je sais que dans quelques jours je serai sur un bateau et que toutes ces préoccupations n’auront plus lieu d’être, au moins pour un moment.
L’ambiance à la maison est un peu tendue. Mon père ne me parle presque plus depuis quelques jours, il a le visage crispé. Ma mère me serre beaucoup dans ses bras. Mon frère aussi. J’essaie de rester dans le moment présent pour ne pas stresser. Autrement, trop facile de se laisser envahir. Je stresserai au moment de larguer les amarres (ou pas !).
J’arrive encore à procrastiner, c’est fou ça quand même ! Il reste tant de choses à faire, je n’arriverai jamais au bout…
Mon sac est archi-plein et pourtant j’ai encore quelques trucs à mettre dedans.
Et dire que bientôt je ne pourrai plus voir ma famille et mes amis ! Je ne pourrai plus me blottir au coin de la cheminée, boire mes petites infusions du soir devant Netflix (oups), aller boire un café avec ma meilleure amie… À l’approche du départ je me rends compte de ce que je laisse, mais je ne réalise pas encore ce que je vais trouver.


J-2, jeudi 2 janvier 2020

Aujourd’hui, c’était ma dernière journée avec à Montpellier. Dernière séance d’escalade de blocs aussi, avec Léa, que je n’avais pas vue depuis 3 ans. Tout se passait bien jusqu’à ce que mes doigts glissent d’une prise en haut d’une voie (3-4 mètres). Je tombe et atterris sur mes pieds, accroupie. Avec la chute mes bras touchent le sol, mais mon bras gauche est tendu. Je sens un craquement dans mon coude, j’ai mal. Je crie et m’allonge sur le sol. Première pensée qui me traverse l’esprit : « Oh mon Dieu j’espère que j’ai pas retourné mon coude comme dans les vidéos sur Youtube !« . Deuxième pensée : « Je pars en voyage dans deux jours !!! ». Je ne cède pas à la panique que peut provoquer la douleur, je respire et je bouge mes jambes pour me concentrer sur autre chose que mon coude. Des personnes sont autour de moi, je sens que ça va. J’ai juste mal au coude. Et puis je me mets à sangloter parce qu’une seule chose m’obsède « Et si je ne peux pas partir ? ».
Ce n’est pas la première fois que je chute du haut d’une voie de bloc, mais c’est bien la première fois que je tombe bras tendu. Est-ce que c’est un acte manqué ? Est-ce que mon inconscient me joue des tours ou essaie de me dire quelque chose ? Laissons tomber les théories de psychologie de comptoir pour le moment.
Direction les urgences (grâce à Chris, qui se trouvait dans la salle d’escalade et a proposé de nous y déposer, heureusement que des personnes aussi adorables existent !) où on m’ausculte et me fait une radio. Je peux à peine plier et déplier le bras sans que la douleur me lance méchamment. J’alterne entre le rire (la situation est cocasse quand même) et les larmes. En traversant le couloir qui mène au service radiologie, je m’aperçois qu’il est décoré de plusieurs affiches de magnifiques voiliers en pleine mer. « Ok, c’est un signe, je vais pouvoir partir » .
Bilan : Pas de fracture, le médecin conclut par élimination que j’ai une entorse du coude. Ça me fait une belle jambe ! Bras dans l’attelle, 15 jours d’immobilisation puis reprise progressive des mouvements. J’encaisse la nouvelle (vu la douleur je me doutais bien que je ne serais pas rétablie le lendemain matin). Je suis contente que Léa ait été avec moi, on avait imaginé autre chose pour notre après-midi, mais au moins, on s’en souviendra ! Estelle est venue me chercher aux urgences, c’est vraiment précieux les ami.e.s !
Puis la question s’impose à moi : est-ce que mes capitaines vont m’accepter sur le bateau ? Je préviens Moana (ma tante avec qui je pars pour la traversée). Elle rit jaune, je la sens tendue (normal). J’appelle Dominique, la capitaine du bateau (avec son mari Sergio). « Ma chérie, ne te fais pas de souci, tu feras comme tu peux mais tout va bien se passer. Prends bien soin de toi et on se voit dimanche. D’ailleurs, vous aimez les pizzas ? Ce sera le menu de votre arrivée ! ». Elle ne me connait que par écrans interposés mais elle fait preuve d’une compréhension énorme et d’une gentillesse qui paraît très naturelle chez elle. Ça me fait du bien, je peux partir, je suis hyper rassurée.
Drôle de coïncidence, j’avais pris rendez-vous chez l’osthéo pour ce soir. Elle manipule mon coude avec douceur et grâce à elle mon extension devient meilleure.
J’ai dit au revoir à Estelle, ça fait bizarre de ne pas savoir quand on va se revoir alors qu’on vient de passer trois mois à se voir tout le TEMPS.

On garde la pêche malgré cette petite mésaventure !

Ce soir, gros coup de blues. Je réalise à quel point cette blessure impacte mon voyage. Je ne pourrai pas manœuvrer sur le bateau, pour le moment je ne peux même pas couper un fruit en deux ! Je ne serai pas aussi utile que ce que j’aurais voulu, je vais devoir apprendre par l’observation alors que je me réjouissais d’apprendre par la pratique ! Il me faudra être d’autant plus vigilante si je ne veux pas me faire encore plus mal. Je suis dégoûtée. En plus, Mathias (mon frère) part en week-end demain et je n’ai pas du tout envie de lui dire au revoir. J’aimerais bien qu’il vienne avec moi, c’était trop top de passer du temps avec lui ces dernières semaines ! Il est presque minuit et je me sens fatiguée, je pense que cela contribue à ma tristesse et ma frustration de ce soir.


J-1, vendredi 3 janvier 2020

Je me réveille après une (étonnamment) bonne nuit de sommeil. Je ressens encore une frustration énorme (je crois qu’elle n’est pas prête de me lâcher celle-là) et j’en viens à me demander si ça vaut le coup de partir dans cet état, en risquant de me faire mal à chaque fois que je me déplace sur le bateau et en étant peu utile.
Je continue néanmoins de me préparer comme si de rien n’était. J’avance si lentement avec un seul bras ! Ça ne m’est jamais arrivé d’avoir un bras immobilisé, chaque geste prend tellement plus de temps !
Mathias me montre des exercices de rééducation pour quand mon bras ira mieux, puis il me fait une séance d’hypnose en me créant deux points d’ancrage, que je peux toucher à tout moment. L’un me détend si je stresse ou si j’ai peur, l’autre calme la douleur (pour les sceptiques de l’hypnose, je vous assure que c’est assez incroyable).
Ce n’est pas facile de dire au revoir à Mathias en début d’après-midi. Je ne sais pas quand je le reverrai et même si j’ai beau ne pas trop y penser, lorsque cela me traverse l’esprit, ça me terrifie ! Il me serre dans les bras. « Reste aussi positive que ce que tu es. »
En fin de journée, je passe voir ma grand-mère pour lui dire au revoir aussi. Je lui ai dit que j’allais voir des amis en Amérique et que je serais de retour dans un an… Inutile de lui dire que je pars à l’aventure, tout droit vers l’inconnu et que je ne sais pas quand je rentrerai, elle ne comprendrait pas. Elle n’a jamais voyagé. Je ne lui parle pas de ma blessure au coude et elle ne remarque rien, tant mieux (sa vue lui fait défaut), elle sera moins inquiète. « Ça va être long un an sans te voir… ». Sa santé est assez bancale ces derniers mois et je sais pertinemment qu’elle aura beaucoup changé quand je la reverrai. Pour être tout à fait honnête, je me suis préparée à l’éventualité que je ne la reverrais pas. C’est dur, mais c’est la réalité et je préfère avoir envisagé cette possibilité plutôt qu’elle me tombe dessus sans prévenir.
De retour à la maison, mon sac est fin prêt. 36 litres qui seront désormais ma salle de bain, ma garde-robe, mon bureau, ma chambre, ma petite maison quoi. 36 litres et 10,8kg à la pesée. Mon pari de rester en dessous des 10kg est perdu, mais ça reste raisonnable. Je pense que d’ici quelques mois mon sac aura déjà perdu pas mal de poids, au fur et à mesure que je laisserai ce qui m’est inutile. J’arrive mettre et poser mon sac seule – presque – sans assistance (avec un bras immobile, mettre un sac à dos n’est pas évident !).
Je suis partagée entre un déni de ce qui est en train d’arriver et un niveau de panique interne inégalable. Je ne ressens pas de stress comme j’ai pu ressentir par le passé lors de grosses épreuves, avec le ventre noué pendant des jours. Je me dis juste « Mais qu’est-ce que je fous bordel ?! » et « Dans quelques jours je ne verrai plus la terre ! « . Le grand inconnu m’ouvre ses portes et je m’apprête à plonger dedans à bras ouverts.
Petit resto de célébration du départ avec mes parents ce soir, tout se passe très bien, je retrouve les blagues et le sourire de mon père, ce n’est pas une ambiance d’au revoir, parfait.
Il est 1h19, techniquement, c’est déjà le grand jour. Je suis très heureuse de partir, mais je ne ressens pas d’excitation. Ou peut-être que si. Peur, stress, hâte, excitation, joie, tristesse… les émotions sont si diverses que faire le tri est impossible. Je crois que je vais un peu me laisser porter. Par le sommeil, déjà. Dans quelques heures, une grosse étape de ma vie commence.


J, samedi 4 janvier 2020

Départ de la maison !

C’est le grand jour ! Pourtant, c’est aussi difficile de me réveiller que d’habitude. Où est l’excitation du départ ? Pour l’instant, elle ne pointe pas le bout de son nez (mais je suis contente hein !). Pendant le petit dej, ma mère et moi nous rappelons de quand j’ai parlé de ce voyage pour la première fois, en décembre 2018. Je suis très fière de le réaliser.
Petite photo traditionnelle de départ devant l’olivier du jardin (voir ci-contre, regardez comment j’ai un tout petit sac!), et c’est parti direction Montpellier où nous récupérons Moana. Première étape : un Blablacar nous emmène à Marseille où nous dormons ce soir dans la famille. Je l’aurais bien fait en stop, ça aurait été assez symbolique pour moi, mais nous sommes un peu chargées et j’ai le coude en compote, ça n’aurait pas été vraiment pratique.

C’est le moment de dire au revoir à mes parents. Moi, j’ai l’impression que je vais revenir la semaine prochaine. Eux, visiblement, ont très bien compris que ce ne serait pas le cas. Bisous et à la prochaine les gars !
Je regarde le paysage défiler par la fenêtre de la voiture. Ce sont les premiers kilomètres d’un voyage dont je ne soupçonne ni la durée, ni la longueur géographique, encore moins la richesse et les rencontres. C’est une sensation assez bizarre à décrire : mon cerveau a très bien compris que c’était le graaand départ tant attendu. Mon ventre (aka mon centre émotif) n’est pas encore dedans. Le déclic viendra en temps et en heure.
C’est le meilleur covoit de ma vie ! Entre Rachelle, l’étudiante en architecture fan de Corée, Victor, le jeune cinéaste qui a vécu un an en Corée justement et Seb, notre chauffeur batteur de métier et qui s’intéresse à notre voyage, les discussions vont bon train et nous passons un super moment ! En plus, il nous dépose juste à côté de notre destination. Parfait.

Demain matin, notre avion pour les Canaries s’envolera et en fin d’après-midi, nous rejoindrons Sergio et Dominique sur leur bateau, Constance. Mardi ou mercredi, nous larguerons les amarres, direction la Martinique. Trois semaines de navigation nous attendent. Même si je suis blessée, je vais pouvoir apprendre plein de choses et passer du temps à lire, chanter, apprendre des poèmes, jouer du ukulélé (dès que je pourrai me servir de mon bras!), pêcher, m’ennuyer, réfléchir, penser… ça va être grandiose !
Je vous dis à très vite, en direct de l’autre côté de l’Atlantique.

7 commentaires sur “Derniers obstacles et grand départ

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