L’obsession de la destination

C’est presque systématique. Quand je présente mon projet à quelqu’un, la première question posée ressemble à « et du coup c’est quoi ta destination ? ». Il m’est souvent bien difficile de faire comprendre à mon interlocuteur ou mon interlocutrice que je n’en ai pas. – Comment ça tu sais pas où tu vas ? T’as pas planifié ton itinéraire ?

Non, je ne sais pas où je vais. Mais pourquoi est-ce que ce serait ce qui compte le plus ?

Que j’aille à l’autre bout du monde ou à 200km de chez moi, finalement, ce qui importe, n’est-ce pas le chemin parcouru pour y arriver ?

Laponie Suédoise, 2018

Olivier Peyre aborde ce sujet dans son livre En route avec Aile, magnifique récit de son tour du monde non motorisé, essentiellement à vélo, parapente et bateau-stop.

« Nous [lui et Nadège, sa compagne], ne l’avons [Mauricio, un hôte] vu qu’une heure à peine, mais qui fût efficace en qualité d’échange. Nous débattons sur la « culture du voyageur ». Il part de l’observation que tous les voyageurs ont un dénominateur commun évident : le voyage. En sociologie, la culture est définie comme « ce qui est commun à un groupe d’individus », « ce qui le soude », c’est-à-dire ce qui est appris, transmis, produit et créé. S’affranchissant de son origine géographique, le voyageur, dès lors qu’il prend le départ, semble appartenir à un groupe propre, construit sur des échanges de bons plans, de réseaux d’informations commes les divers guides Lonely Planet, le Guide du Routard, etc. Et pour preuve, des voyageurs issus de tous milieux qui se rencontrent une fois finissent par se retrouver plus tard par hasard au cours de leur voyage, à des milliers de kilomètres. Ces rencontres à multiples reprises auraient une probabilité infiniment petite de se produire sans ces « chemins culturels du voyageur », dans les endroits « à ne pas manquer ». Des débats même s’élèvent : aller ou non au Machu Picchu ? Quel est le meilleur moyen pour passer telle ou telle frontière ? Comment avoir une bonne attitude face à son appareil photo ? Ainsi obtient-on, du simple fait de voyager, de se rendre mobile pour découvrir, une culture qui transcende toutes celles issues d’un berceau géographique. Il y a des disparités dans cette culture sans frontières, selon des choix comme le vélo, le camping-car ou le cocktail avion-taxi-bus. Mais un dénominateur commun les rapproche, celui du déplacement lié au vœu de découverte.

J’ai fait, moi, vœu de voyager sans guide touristique. Je souhaite laisser sa part au hasard, aux découvertes, le monde doit se livrer à moi épicé de cette saveur précieuse qu’est l’imprévu. J’ai trop été déçu autrefois des lieux attendus, de telle out elle attraction touristique où les hordes se précipitent, polluée par une réputation trop brillante. Quand emplu du désir de découvrir je parvenais à mon but, la joie et l’émotion escomptées étaient rarement à la hauteur. Que reste-t-il de la magie du lieu lorsque l’organisation pour vous y amener l’a lessivée dans votre âme ? On paye, on veut l’émotion, on ne récolte que le fruit du contrat : un esthétisme qui reste, mais la légende personnelle qui nous a amenés là a été achetée, donc violée, amoindrie. C’est cette histoire personnelle, intime, qui donne au lieu sa vraie valeur. Ce qui fait qu’aujourd’hui le chemin est en fait ma destination. Mes phares m’indiquent une direction, pour savoir vers où pointer mon guidon et m’aspirer vers cet avant, fournissant l’inépuisable motivation de la mobilité de ma vie. Mais je réprime tout fort désir de réellement parvenir à ces lieux d’étapes. C’est au présent que je conjugue mes journée. J’ai eu le bonheur au cours de mon voyage de visiter des régions hautes légende personnelle, pauvre en valeur touristique ; des déserts, des forêts, des plaines insipides où il n’y avait rien à voir – rien que soi – même. D’autres lieux étaient plus riches en attractivité touristique, mais j’y arrivai presque par hasard. Ici le fils du gardien des sources d’eau chaude m’avait hébergé quand je cherchais un simple abri. Là une grotte célèbre sur le bord de ma route sans que je ne le sache, je demandai de l’eau et on m’invita à entrer. Alors la magie opère, toute l’organisation mercantile disparaît. Le génie du lieu travaille avec la fée Hasard et parle à mon cœur. Je les regardais ces hordes sorties des 4×4 dans le Sud Lipez, prenant le temps de faire quelques photos, mais déjà le conducteur klaxonnait pour les rappeler à lui, pour les manger dans son gros ventre de métal, et les enlever au lieu. Et nous étions là, à étancher notre soif de beauté. Nous avons ainsi passé trois jours dans une piscine d’eau thermale à plus de 4000m d’altitude dans ce désert du Sud Lipez, là où ceux que j’appelle les Vroum-vroum-clic-clic négociaient ferme pour quelques minutes arrachées à la demi-heure réglementaire. Le vélo, pourvoyeur infaillible de légende personnelle, nous livrait ainsi le monde à yeux de guidon. »

Je me suis énormément retrouvée dans ce texte. J’ai découvert ce mode de voyage grâce au stop. Quand je lève mon pouce, le plus important n’est pas là où je vais (si ce n’est le fait d’avoir un objectif), mais bien comment je vais parcourir le chemin, qui je vais rencontrer, les surprises que la route va me faire… Me déplacer de cette manière a clairement changé ma façon de penser le voyage.

Je ne suis pas là pour dire que c’est la bonne façon de voyager. C’est juste un point de vue, une manière d’aborder le voyage différente du tourisme classique qui consiste à prendre peu de plaisir et donner peu de considération au chemin avant la destination (des heures de transports, des attentes interminables…).

Aujourd’hui, j’ai pris conscience que pour moi aussi, le chemin est ma destination. Je vais prendre le bateau pour aller en Amérique du Sud. Qui sait si je ne m’arrêterai pas quelques semaines au Cap Vert ? Qui sait si le bateau se dirigera vers l’Amérique Centrale ou en plein milieu du Brésil ? Le point de départ de mon épopée Américaine peut varier de plusieurs milliers de kilomètres sur le seul paramètre du bateau qui m’emmènera et du bon vouloir du capitaine. A partir de là, impossible de définir un itinéraire en avance ! Et je crois que ça me plaît. Ma seule contrainte sera l’administratif, les visas, les durées réglementaires à ne pas dépasser. Pour le reste, j’irai où mon instinct me mène, je resterai là où j’aurai envie de me poser et je continuerai ma route quand j’en ressentirai le besoin.

Je trouve finalement assez excitant de ne pas savoir ce que je vais rencontrer, de ne pas forcément passer par les endroits « incontournables » et de découvrir mes propres incontournables.

Je voulais simplement partager cette réflexion qui occupe pas mal mon esprit ces derniers-temps. T’en penses quoi ?

Merci pour ta lecture en tout cas ! 🙂

PS : Je vais essayer d’écrire prochainement un article sur les doutes qui commencent à m’assaillir à deux mois de quitter Paris et ma vie confortable…

5 commentaires sur “L’obsession de la destination

  1. Ooouuiii, c’est toujours un plaisir de te lire ! Surtout quand je constate que plus le temps passe et plus je distingue des similarités dans nos visions personnelles du voyage ! Je ne peux qu’aprouver ce désir d’improviser !

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  2. Bravo à toi de voir les choses comme tu les vois.
    Comme tu l’écris, tu as des doutes, mais si tu les surpasses, tu ne pourras qu’apprécier tes rencontres et ton chemin.
    Dans l’attente de lire que tu es partie et que tu t’éclates dans ton projet.

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  3. Il y a, je crois, des moments dans la vie ou ce n’est ni avant ni après… c’est maintenant !
    Si ton maintenant est là, alors va !
    😉
    Tu rempliras ta tête, ton coeur et ta vie de plein de choses que tu n’aurais pas vues, entendues, mangées, bues en restant dans ta zone confortable de vie parisienne (ou autre d’ailleurs, car c’est valable pour tous).
    Bien à toi.
    Laurence.

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