Ça fait un petit moment que je ne suis pas passée par là. Je pense très souvent à écrire, j’ai énormément de choses à raconter, sur lesquelles j’ai envie de réfléchir, de parler… Mais j’ai du mal à les structurer, à savoir par quoi commencer. Il s’est passé tellement de choses depuis que nous sommes arrivés en République Dominicaine en mars ! En version rapide : Ludo et moi avons passé trois mois en République Dominicaine (RD) à explorer le pays, avons lancé un projet liant navigation et highline comme on y pensait depuis longtemps, nous avons navigué jusqu’en Colombie où nous sommes arrivés fin juin et où on se ballade depuis. L’un de mes fils rouges ces derniers mois, c’est de réaliser à quel point je suis privilégiée et j’ai la chance d’avoir un passeport français. Je vais publier cet article en plusieurs parties pour donner plus de visibilité à chaque problème soulevé.

Être une femme en République Dominicaine
En arrivant en RD, je me suis renseignée sur les droits des femmes dans le pays dans lequel j’arrivais. J’ai donc appris que l’avortement y est interdit, et que des femmes et des hommes étaient en train de se battre pour que les femmes puissent disposer de leur corps librement. Fin mars, quand j’ai fait mes recherches, cela faisait presque un mois qu’un campement avait été installé par un collectif devant le palais national dominicain, pour demander le droit d’avorter dans 3 cas particuliers :
– Lorsque la grossesse est le résultat d’un viol ou d’un inceste
– Lorsque la vie de la femme, enfant ou personne est en danger
– Lorsque le résultat de la grossesse a une malformation incompatible avec la vie
Aujourd’hui, en RD, une jeune fille, une femme ou une personne ayant la capacité de gestation qui tombe enceinte apres avoir été victime de viol ou d’inceste doit garder l’enfant et porter le poids de ce traumatisme toute sa vie. On préfère qu’une femme enceinte meure plutôt que de la traiter de son cancer, dont le traitement pourrait la guérir mais nécessiterait un avortement. C’est ce qui est arrivé en 2012 à la fille de 16 ans de Rosa Hernandez (du coup la mère ET l’enfant sont morts…). En RD, on préfère qu’une femme mène a terme une grossesse qui ne va pas donner la vie, mettant en danger sa propre santé et parfois sa vie, plutôt que de lui permettre d’avorter. C’est ce qui est arrivé à une jeune femme de 17 ans dont j’ai enregistré l’histoire.
Un collectif d’associations, d’activistes et de personnes se bat donc pour que soit accepté l’avortement dans ces trois cas particuliers; c’est le combat des 3 causales. Vous pouvez les suivre sur Instagram: rd3causales. Plus le monde entier est au courant de ce qu’il se passe en RD, plus l’impact des actions est grand.
En découvrant sur internet l’existence du campement Las Causales Van (littéralement « Les causes vont »), qui est le slogan adopté par le mouvement, j’ai décidé d’aller rendre visite à ces activistes à Santo Domingo et de les aider comme je le pouvais. Fin avril, je suis donc allée les rencontrer.
J’ai toujours admiré les activistes, j’ai toujours voulu mener les combats qui m’animaient sans jamais me lancer dans la lutte. L’activisme féministe, auquel j’ai très peu participé en France, je l’ai vraiment découvert en RD. J’ai rencontré des femmes incroyablement fortes : certaines, privilégiées car issu d’un milieu social aisé, très cultivées, se battent au quotidien sur le campement, dormant sur place, donnant des interviews et des conférences de presse. D’autres sont des femmes vivant à la campagne, qui sont d’une force incroyable et qui s’arment de leur expérience et de leurs croyances. Elles venaient soutenir le mouvement, parlant, dansant et chantant leur lutte. L’alliance de ces deux mondes qui se côtoient peu dans la réalité du pays, rongé par les inégalités, mais qui se retrouvent dans la lutte vers un but commun est belle à voir.
Ces dix jours sur place m’ont réellement ouvert les yeux, et dégoutée du monde dans lequel on vit tout en me donnant de l’espoir en voyant toute cette énergie et cette force.
La République Dominicaine est un pays très catholique et conservateur qui a un passé politique compliqué, entre dictature et occupation / interventions des Etats-Unis. Le pays a été sous dictature d’un tyran nommé Trujillo jusqu’en 1961, la démocratie est donc quelque chose de relativement récent et l’influence de l’Eglise sur la politique du pays est encore extrêmement forte, bien que le gouvernement se proclame laïque. Je vous invite à lire la page Wikipédia de l’histoire du pays qui me paraît relativement bien renseignée sur cette époque là (on peut critiquer Wikipédia mais je n’ai pas trouvé de source gratuite aussi bien détaillée). C’est aussi un pays pauvre où le salaire minimum est de 10 000 pesos, soit environ 150€. La source principale de revenu du pays est le tourisme, mais de nombreux.ses habitant.e.s travaillent au jour le jour, c’est à dire sans salaire mensuel car non employé.e.s dans une entreprise mais qui doivent chaque jour trouver leur pain quotidien en vendant de la nourriture, des souvenirs, etc… sur le bord des routes par exemple.
De par la relation du pays à la religion, l’éducation sexuelle est inexistante. Non seulement c’est un sujet tabou dans la majorité des familles, mais le sujet n’est pas non plus abordé dans l’éducation publique. Les connaissances sur la contraception de beaucoup de jeunes sont de ce fait très limitées.
Le problème des grossesses adolescentes est majeur en République Dominicaine. Au manque d’éducation sexuelle dans le pays s’ajoute l’inceste et les viols qui sont une grande cause des grossesses adolescentes. Cet article (en espagnol) relate l’histoire d’une enfant de 11 ans vivant dans une extrême pauvreté, violée par son beau-père et qui s’est retrouvée mère à cet âge là.
A ce stade je me vois obligée de donner quelques chiffres pour que l’on se fasse une idée de l’ampleur des faits :
– En 2020, près de 19% des adolescentes de 15 à 19 ans ont été enceintes. (Source: cet article de elmitin très intéressant et plein de données et d’explications)
– En 2014, 12,5% des femmes entre 20 et 24 ans s’étaient mariées avant leurs 15 ans et 37% avant leurs 18 ans. En juillet 2020, 23,4% des adolescentes entre 15 et 19 ans est actuellement mariée ou en union avec un homme d’au moins dix ans de plus (Source). En novembre 2020, la République Dominicaine a interdit le mariage infantile, qui était encore autorisé.
Évidemment, le fait que l’avortement soit interdit en RD n’empêche pas les avortements d’exister. Les femmes qui en ont les moyens partent dans un pays où l’avortement est autorisé, mais ce n’est qu’une minorité. Les femmes issues de milieux plus modestes se font avorter clandestinement. J’ai rencontré des personnes qui aident les femmes enceintes à avorter clandestinement et qui risquent la prison. D’ailleurs, une femme qui avorte clandestinement risque un à deux ans de prison.
Ci-dessous :
– Photo 1 : « une famille dénonce que, enceinte avec des risques élevés, elle est décédée car on a refusé de l’avorter – La famille d’une jeune femme de 25 ans a dénoncé qu’elle est décédée car elle n’a pas pu bénéficier d’une interruption de grossesse, à cause des restrictions établies par le code Pénal de République Dominicaine. »
– Photo 2 : photo de Corina à mon micro, m’expliquant pourquoi l’avortement est important pour elle et nécessaire pour les femmes de la campagne. Ce jour là, nous étions réuni.e.s devant le Congrès National pour protester.
– Photo 3 : le 23 mai, les dominicain.e.s ont marché en faveur des 3 causes. Des milliers de personnes ont défilé dans les rues de Santo Domingo.
J’essaie en écrivant d’être la plus pertinente possible sur ce que j’avance et de ne parler que de choses que j’ai vues, vécues, ou qui m’ont été expliquées par des dominicain.e.s. C’est difficile d’être claire tellement le problème est dense, lourd d’histoire, de données, de vies. Je fais de mon mieux et je m’excuse si cela manque de clarté.
Le code pénal de RD se discute actuellement pour être réformé. En 2014, les 3 causes avaient déjà été acceptées dans le Code Pénal, suite a un lourd processus législatif. En 2015, le Tribunal Constitutionnel trouva une erreur dans le processus législatif du Code Pénal n’ayant pas de rapport avec les 3 causes et les changements ont été annulés. Depuis 2020, à l’occasion d’une nouvelle discussion du Code, « El Apoyo 3 causales », qui a maintenant pris le nom de son slogan « Las Causales Van » a été créé afin de se battre à nouveau pour qu’elles soient acceptées.
Les réformes du Code Pénal sont d’abord discutées par la Chambre des Députés qui votent en faveur ou contre les modification proposées. S’ils et elles valident le nouveau code pénal, il est alors voté par le Sénat. Une fois validé par le Sénat et promulgué par le Président de la République, le code pénal est adopté. Le Président a la possibilité de l’observer et de le renvoyer s’il juge que les trois causes doivent être incluses et que cette demande est également faite par les organisations féministes, les femmes et les hommes qui soutiennent la cause. A l’heure où j’écris ces lignes, la Chambre des Députés a approuvé une version modifiée du Code Pénal dans laquelle les trois causes sont exclues. Dans la précédente version du Code Pénal, le paragraphe qui pénalisait spécifiquement la femme qui avorte en cas d’avortement clandestin avait été enlevé, partageant la responsabilité entre les différent.e.s aidant.e.s. Ce paragraphe a été réincorporé. Nous sommes donc en attente pour le moment, du vote des sénateurs sur ce nouveau code pénal, qui est encore pire que le précédent. Les activistes, j’en ai peur, n’ont pas fini de se battre pour leurs droits et il faudra encore du temps et beaucoup d’énergie pour que soient approuvées les 3 causes puis l’avortement légal. En République Dominicaine comme dans le monde entier, de vieux hommes décident des droits que les femmes ont sur leur propre corps, sans avoir aucune idée de ce qu’ils leur font vivre.
Je suis extrêmement honorée d’avoir pu découvrir la lutte de l’intérieur et rencontré des personnes incroyables. Je suis profondément dégoutée de ce monde qui s’acharne à faire du mal à des femmes qui ont déjà une vie compliquée. J’espère de tout mon cœur que les choses changent un jour et que chaque femme, en RD et dans le monde entier, puisse disposer de son corps et décider librement quand elle a envie d’avoir un enfant, ou non.
Comment aider les dominicain.e.s dans leur lutte ? En faisant savoir au monde entier ce qu’il s’y passe. A ma connaissance, très peu d’articles en français relatent ce qu’il se passe en RD, mais Amnesty International informe des dernières mises à jour régulièrement. Sur les réseaux et si vous parlez un peu espagnol, vous pouvez aller voir rd3causales sur Instagram – rdcausales sur Twitter. De mon côté, j’ai enregistré beaucoup de sons, interviewé beaucoup d’activistes et j’espère réussir à en faire un podcast intéressant.
Pour parler d’être une femme en République Dominicaine j’aurais pu également me pencher sur deux autres axes que sont le travail du sexe et les violences conjugales, mais je n’ai malheureusement pas pris le temps de me concentrer dessus quand j’étais sur place. En revanche, j’ai interrogé beaucoup de lesbiennes sur le fait d’être lesbienne en RD, j’espère également en faire un podcast. Merci pour votre lecture.
Un grand merci à Ivanna, activiste au sein du mouvement, pour avoir relu et corrigé mon article.



Merci pour cet article détaillé, bien écrit et très intéressant !
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Toujours aussi pertinente, à la fois active et réfléchie !!! Je suis contente de t’avoir croisée sur ma route. Merci pour tes infos.
Silvia
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