Dans mon dernier article, nous en étions resté au 4 mars (il y a une éternité !), jour où je quittais le camp avec toutes mes affaires pour vivre mes expériences un peu en-dehors du groupe. Cela fait maintenant plus de trois mois que je suis en Martinique et j’ai eu la chance de vivre un confinement des plus agréables, ponctué de plusieurs aventures maritimes que j’ai envie de vous raconter ici !
Je me retrouve donc au Robert, à l’est de l’île. Là-bas se trouve Lella, un gros catamaran de 15m actuellement à sec appartenant a Cliff, un américain de 62 ans. Augustin et Ludo ont traversé l’Atlantique avec lui et travaillent sur le bateau depuis début janvier. En effet, beaucoup de travaux plus ou moins importants devaient être effectués : refaire le pied de mât, enlever une partie du bois pourri pour rendre la structure plus solide, (…) . Je passe deux jours avec eux, je découvre des rudiments de bricolage (je ne m’y suis jamais vraiment intéressée) : j’apprends à me servir d’une disqueuse, à utiliser l’époxy… et je trouve tout ça plutôt génial !
Sauf que je dois déjà repartir pour me rendre au nord de l’île pour le week-end. Je vais m’occuper de Marin, un adolescent de 15 ans atteint de déficience intellectuelle.
Pendant deux semaines, j’alterne entre bricolage sur le catamaran la semaine et activités avec Marin le week-end. Je commence doucement à entendre parler du Covid, mais d’où je suis, ça parait loin et je ne mesure pas du tout l’ampleur que ça va prendre.
À la fin de la troisième semaine, je rejoins Josiane, dans le Sud-Ouest de l’île. Josiane est chorégraphe, elle a perdu son mari il y a un an et n’a pas réussi à faire le tri dans ses affaires. Je vais passer une semaine chez elle pour l’aider à mettre de l’ordre dans sa maison / atelier / salle de danse pleine d’histoire et de musique. On trie, on range, on jette pendant que Josiane me raconte ses multiples aventures et m’apprend des rudiments de créole. Malheureusement, deux jours après mon arrivée, le confinement est annoncé. J’explique à Josiane, très compréhensive, que je ressens le besoin d’être confinée avec des amis et que je vais donc écourter mon séjour chez elle. J’espère pouvoir prendre le temps d’y retourner après le confinement pour terminer ce que j’ai entamé. Le 16 mars, je pars donc me confiner au Robert, pour bosser avec Ludo sur le catamaran et peut-être faire un peu de bateau…
Aventure en confinement n°1 – du 20 au 24 mars 2020
En effet, Ludo parlait de partir quelques jours avec le Hobbie Cat 14 (un petit cata de 4m) du propriétaire de la marina du Robert. Quelques jours sur ce radeau mâté ? Mais où, comment ? Apres avoir passé deux soirées à recoudre le foc (la voile avant) qui était abîmée, après avoir réuni 15L d’eau, du riz, de la semoule, quelques fruits et légumes, une tente, une bâche et quelques bricoles, nous attachons solidement tout ça sur le bateau et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la grand voile est hissée, le foc déroulé et nous quittons la marina. Bon, il va sans dire qu’en ces temps difficiles nous sommes dans l’illégalité totale en navigant, mais nous sommes aussi les mieux confinés ! Espérons que la police sera du même avis et ne viendra pas nous embêter. Je frémis à chaque bruit de moteur pendant toute notre première navigation…! Ludo est très pédagogue, il m’explique chaque manœuvre, chaque nœud, chaque allure. Il est prof de voile, ça aide… Je (ré)apprends des mots il y a longtemps entendus : lofer, abattre, border, choquer, enfourner… Mon vocabulaire marin s’étaye au rythme des virements de bord. Je redécouvre les sensations de la voile légère avec un plaisir non feint et un petit stress que je camoufle au mieux (je suis une femme forte, j’ai pas peur !).
Nous passons notre première nuit sur une plage abandonnée aux sargasses et aux déchets ramenés par le large -nous sommes sur la côte au vent de l’île. Nous repartons au petit matin pour des endroits plus paradisiaques. Moins d’une heure plus tard, nous accostons sur un banc de sable blanc immaculé, peuplé de centaines de bernard-l’hermite dont la taille oscille entre celle d’une petite fourmi et celle d’une orange. Ce banc de sable appartient à l’îlet Thierry, d’ordinaire fréquenté quotidiennement par les touristes qui sont amenés par des bateaux pour la journée. Là, on a le lieu pour nous. Magique. À cette heure-ci, la moitié de la planète est coincée entre quatre murs et nous mesurons notre chance. Ludo me donne un cours de voile dans l’eau chaude et turquoise du lagon. Je prends la barre et j’apprends. Faire confiance à mes instincts et mes sensations. Arrêter de mentaliser tout le temps. Sentir quand le bateau accélère, repérer les rafales avant qu’elles n’arrivent. Détecter les signes : le foc faseye, je suis trop près du vent, j’abats un peu. le bateau ralentit, j’ai trop abattu, je lofe légèrement. Ça rentre doucement mais sûrement. Difficile d’apprendre avec ses sensations quand on n’en a pas l’habitude… Il va y avoir encore un peu de boulot avant que je sois une parfaite moussaillonne !
Nous dormons sur le catamaran cette nuit, après avoir tendu une bâche au-dessus. L’image est belle au réveil : au premier plan le banc de sable et le lagon, au second la Martinique qui s’éveille…



Depuis que nous sommes partis, un îlet au large nous fait de l’œil. C’est l’îlet Loup-Garou, un banc de sable de 100m par 30m sur lequel se trouvent quelques buissons et trois palmiers. L’île deserte par excellence, le dernier îlet au large de la côte est martiniquaise… Décision est prise, ce soir, nous dormirons là-bas ! Je stresse un peu : l’îlet est entouré de récifs, c’est une navigation plus longue que ce que nous avons fait jusque là avec ce petit bateau pas vraiment taillé pour la houle large. Ah la la, mon aventurier de capitaine et ses idées saugrenues ! À quelques centaines de mètres du fameux îlet, alors que nous entonnons à tue-tête Sous le veeeeent, on se rend compte que notre île déserte est entourée de grosses déferlantes sous lesquelles se cachent non pas du sable mais des cailloux. « Attends, je crois que là ça passe ! Ah non, merde ! » Gros coup de barre a bâbord. « Ah là ça a l’air d’être du sable ! Ah non merde, bon tant pis on n’a plus le temps ! » Une grosse vague nous fait passer au-dessus du caillou et on se retrouve sur le banc de sable. Il faut vite remonter le bateau pour qu’il ne se fasse pas emporter par la prochaine vague. Je ne sais pas comment on va sortir d’ici, mais en tout cas, on a au moins réussi l’atterrissage. On visite nos nouvelles pénates en deux temps trois mouvements : en 10 minutes nous en avons déjà fait trois fois le tour. L’îlet, qui n’est protégé par aucune terre et presque aucun arbre, est en plein vent. Heureusement un gros buisson protège un peu notre campement. Slackline, kendama, cuillette puis ouverture de noix de coco. Petit feu de camp et au lit : je veux me lever à 5h pour regarder le lever de soleil. La course du soleil m’obsède un peu, surtout depuis la Transat. Un lever de soleil, un coucher de soleil, ce sont pour moi des moments toujours privilégiés auxquels j’essaie d’assister un maximum. Blottis dans le hamac, un thé brûlant dans les mains, nous regardons une fois de plus la grosse boule incandescente inonder l’océan de lumière pour un jour de plus.
Il est vite l’heure de rembarquer (on s’ennuie vite sur une minuscule île déserte !) sur notre petit cata que nous avons baptisé « Le Chien » : si nous nous faisons arrêter par la police parce que nous naviguons, nous pourrons dire « on promène Le Chien » !
Le départ se déroule sans encombre et on rentre de notre première exploration, non sans avoir fait un petit crochet par une jolie baie, exténués mais contents. J’ai d’ailleurs beaucoup beaucoup moins peur qu’il y a quatre jours et ça c’est plutôt agréable. Pour la prochaine fois, il nous faudra plus d’eau (nous avons récupéré 10L à une famille confinée sur son monocoque), plus de nourriture et plus d’étanchéité, nos affaires ayant été emballées dans des sacs poubelles (mais qui se sont peut-être un peu percé en trois jours) eux-mêmes entassés dans un grand sac à voile. À la prochaine l’océan !
Aventure en confinement n°2 – du 10 au 19 avril
Deux semaines passent avant que nous ne puissions repartir. Deux semaines pour terminer tout ce qu’il y a à faire sur le bateau de Cliff et le remettre à l’eau afin que ce dernier puisse prendre la mer et rentrer en territoire états-unien. On ponce, on stratifie, on peint… C’est une période un peu bizarre pour moi, j’ai pas mal de coups de mou et peu envie de bricoler sur le bateau. Pourtant je n’arrive pas non plus à être productive pour moi alors qu’il y a plein de choses que j’aimerais faire et dans lesquelles j’aimerais progresser !
Je crois que ne voir personne ou presque et surtout ne pas faire de nouvelles rencontres agit beaucoup sur mon moral. Je laisse passer ces quelques jours à vide, en me disant qu’appeler mes amis me ferait du bien et sans pourtant le faire.
Ludo est en haut du mât, il me donne des instructions et je me sens incapable, je panique. Je me sens bête de ne pas tout savoir faire. Cette période est riche en apprentissage, mais parfois c’est dur et je me dévalorise beaucoup. Il devient urgent et important que je lutte contre ça et que j’arrête de me rabaisser en permanence ! JE SUIS CAPABLE et j’apprends plein de choses.
4 avril – Aujourd’hui, ça fait trois mois que je suis partie de ce qui fut, un temps, chez moi. Trois mois qui sont passés en un battement de cil. J’ai vécu des choses incroyables, quelques moments plus difficiles qui étaient en réalité des temps d’adaptation. J’ai rencontré des personnes inoubliables, j’ai vécu des moments de qualité avec des ami.es formidables. J’ai laissé la vie venir, c’est elle qui sait tout. J’ai découvert et appris un tas de choses, mon cerveau adore ça. Je n’ai jamais eu autant confiance en mon corps et je me trouve belle. Je manque encore de confiance en moi, c’est pas grave, ça va venir. Je suis capable ! J’arrête de me juger en permanence, je m’observe, je constate. Je prends soin de mon corps. J’utilise ma tête. Je suis fatiguée, mais je deviens plus musclée. Mon corps n’a jamais été autant sollicité. Entre les bancs de l’école et les bureaux, je n’ai jamais eu l’habitude de passer mes journées debout à l’utiliser. C’est bon.
Trois mois et je me sens si bien. Je vis presque gratuitement, la récup est un concept incroyable qui me dépasse encore un peu. La gentillesse des gens, la multitude des personnalités et l’infinie étendue des choses que j’ai envie d’apprendre. Je suis si heureuse d’avoir fait ce choix de vie. Plus qu’un voyage, c’est un véritable changement de mode de vie, durable.
Après avoir remis le catamaran de Cliff à l’eau, nous repartons avec le Chien pour une nouvelle exploration. On brave une fois de plus l’interdiction de naviguer, qui nous vaudra d’ailleurs d’être survolés par un hélicoptère 20m au-dessus de nos têtes, pris en photos et complètement déventés en pleine navigation.
Nous passons cinq jours dans un trou de mangrove fabuleux, « Trou Cochon », avec trois bateaux d’ami.es de Ludo. Notre embarcation, bien que la plus petite, a le plus de succès : c’est vrai qu’on a un sacré look avec notre gros sac à voile au pied du mât quand on navigue, la bâche au-dessus de la baume quand on campe. Nous enchaînons les nuits horribles. La moustiquaire que nous tendons sous la bâche ne suffit pas à empêcher les moustiques de rentrer par les trous du trampoline. Nous nous réveillons parfois en pleine nuit, couverts de piqûres, avec 40 moustiques sous la moustiquaire. Des guerres sanglantes éclatent entre eux et nous, et quand par chance nous trouvons un système qui fonctionne, c’est le vent qui souffle toute la nuit et fait claquer la bâche, nous empêchant de dormir.
Je lis les aventures de Sylvain Tesson parti en ermitage au bord du lac Baikal pendant six mois. De Martinique, je me suis évadée quelques dizaines de minutes au fin fond de la Sibérie, dans le grand froid. C’est amusant de se retrouver entre ces deux extrêmes de chaleur, le corps au chaud et l’esprit au frais. Ce différentiel de 60°C entre l’un et l’autre agit sur moi comme un cocon relaxant. Lire ses tribulations d’ermitisme me donne des envie de solitude. Bivouaquer seule quelques jours, repartir avec mon sac à dos, apprendre à explorer les forêts du monde. Un jour peut-être…
D’ailleurs, j’en apprends pas mal, question autonomie. Le premier soir, je me suis rendu compte que je n’avais jamais allumé un feu de camp de ma vie, laissant inconsciemment les autres s’en occuper, sans me poser la question de comment on faisait. Je me disais probablement qu’ayant grandi avec une cheminée à la maison je n’avais de leçon à recevoir de personne concernant le feu. Je découvre finalement que le feu de camp est une science dont j’étais loin de soupçonner les méandres ! Ça m’apprendra à me complaire dans les connaissances des autres. Ludo passe la soirée entière à m’expliquer comment allumer un feu et l’entretenir, pendant que j’essaye de tout mon cœur (et surtout de tout mes poumons) de rendre hommage à la théorie par la pratique. Oxygène, combustible, chaleur… Créer un foyer, souffler, alimenter, entretenir… Ce soir-là, ce n’est pas moi qui allume le feu. Tous les soirs suivants, j’en fais un défi personnel et trois jours plus tard, j’allume tous les feux de camp et je commence à maîtriser mon affaire.
Pendant quelques jours, nous chérissons les sessions musique avec Arthur et Juliette, deux copains. Juliette joue de la flûte traversière, et il se trouve que Ludo en a une et que nous sommes en train d’apprendre à en jouer (un régal !). Juliette et moi, les deux novices en navigation de l’équipe, tirons quelques bords seules sur Le Chien dans le lagon, euphoriques de maîtriser l’engin nous-mêmes, affranchies une petite heure de l’œil de notre professeur. La vie bat son plein à ce moment où l’Humanité est arrêtée, c’est bon et nous chérissons notre chance.
Puis nous repartons, comme deux voyageurs sur le plus brave des mulets, qui porte non seulement le lourd bagage, l’eau et la responsabilité de nous amener à bon port, mais aussi les deux corps nomades, incapables de se frayer seuls un chemin sur ce terrain hostile aux Hommes. Fendant les vagues, notre courageuse monture se transforme en un bel étalon faisant des voiles sa crinière au vent et franchissant les obstacles marins. Une raie léopard fait un saut deux mètres au-dessus de l’eau juste devant nous. Après une passe étroite où mon capitaine n’est pas si sûr de lui, nous débarquons à Grosse Roche, une magnifique plage de 500m de long bordée de centaines de cocotiers, rien que pour nous.
Première nuit à Grosse Roche : le bateau est face à la mer, offrant une opportunité sans pareille au vent de s’engouffrer sous la bâche. Le brouhaha incessant empêche Ludo de dormir, il part tendre son hamac dans la forêt. Une énorme averse éclate alors, l’eau rentre sous la bâche, je m’assieds dans le seul coin sec avec mon duvet. Je ris. Ludo passe me voir, trempé lui aussi. Il termine sa nuit dans son hamac inondé. Je profite de cette insomnie forcée pour appeler ma famille et me rendors au lever du soleil. Je suis crevée et on passe la journée à quelques centaines de mètres de là, à dormir. J’ai l’impression que je pourrais ne jamais m’arrêter de dormir : ça fait une semaine que nous dormons mal et je suis épuisée ! Au retour au bateau, nous nous sommes fait voler nos duvets, mes lunettes de soleil et mon gilet de sauvetage… Un peu tristes, un peu déçus, mais on fait avec. J’espère que la personne qui les a récupérés en a plus besoin que nous. De toute façon, qu’est-ce que je faisais avec un duvet 0 degrés en plume en Martinique, hein ?
Les nuits suivantes ne seront pas meilleures : nous essayons un nouveau campement, composé de la voile du bateau qui sert de pare-vent et de tapis de sol, déroulée à partir de la baume tendue entre deux arbres, le tout recouvert de la bâche du hamac tandis que nous nous couvrons de la grande bâche. Mais la pluie, une nouvelle fois, vient nous attaquer en pleine nuit et la voile étalée par terre devient une piscine malgré nos efforts pour la protéger. On change tout le campement en pleine nuit, on subit une deuxième averse…
Pourquoi n’avions-nous pas une tente avec nous ? Telle est la vraie question ! Déjà parce que pendant le confinement Décath’ est fermé et fait payer 14€ la moindre livraison et je trouve ça abusé. Ensuite parce que… ben parce qu’on a fait confiance à nos savants systèmes de bâche / baule / voile / moustiquaire et qu’on a eu tort !
Après trois jours à cueillir et ouvrir des cocos, se balader sur la côte qui est magnifique, finir Le Rocher de Tanios, que nous nous lisons à haute voix mutuellement, jouer de la flûte et passer des heures à réfléchir à notre campement, nous sommes contents de rentrer et de faire une dernière navigation à bord de notre fidèle embarcation.
Aventure en confinement n°3 – du 26 avril au 10 mai
Une fois de retour de notre exploration, nous prenons un Airbnb à la marina pour se reposer un peu. C’est que les nuits ont été rudes et on est exténués. On en profite pour faire de supers récups (40L de jus de fruits et 20kg de yaourts redistribués à toute la marina, un kilo de pignons en petits sachets trouvés dans la poubelle alors que ça vaut environ 60€/kg, entre autres), cuisiner un peu, faire des bocaux de sauce tomate et de confiture de mangue et DORMIR. Au bout de trois jours, on ramène notre nouveau jouet à la marina : Tonton, un catamaran de 10m que Ludo envisage peut-être d’acheter. C’est un cata un peu particulier, non habitable, en gros composé de deux coques reliées par des poutres et quatre trampolines. Et c’est tout. Donc un engin léger, conçu pour aller vite et emmener jusqu’à 12 personnes à bord. Comme le Hobbie Cat, mais en beaucoup plus gros ! Du coup, on peut embraquer plus de nourriture, et plus d’eau (70L). Nous serons d’ailleurs autonomes en eau et nourriture pendant deux semaines. Nous décidons donc de terminer notre confinement sur ce bateau, loin de tous et on l’espère, pas trop embêtés par les hélicoptères.
Peu après le départ, je constate que je n’ai pas du tout confiance en ce bateau. On s’est rendu compte que la poutre centrale était en mauvais état, donc j’ai peur que le bateau casse à chaque vague (bon apparemment on est quand même loin de la scission mais mes peurs sont souvent irrationnelles). J’ai confiance en mon capitaine, c’est déjà ça !
On se rend aussi compte qu’on a (encore !) des problèmes de campement. La bâche et la tente présentes sur le bateau se mettent à claquer inlassablement dès la nuit tombée… Heureusement, chaque jour Ludo est plein de nouvelles idées pour améliorer nos conditions de dodo. Mais je découvre petit à petit qu’avec les bâche, rien ne se passe jamais comme prévu et nos nuits sont toujours saccadées, au rythme des rafales et des grains.
Nous retournons directement à l’îlet Thierry, un de nos lieux préférés depuis le début de nos explorations de la côte au vent martiniquaise. Trois bateaux mouillent avec nous, un voisin vient nous demander si nous avons besoin de quelque chose en nous offrant deux bières fraîches. Génial.
On part se balader avec palmes-masque-tuba, je galère un peu avec des palmes taille 45 alors que je fais du 39. Je découvre que je peux aller sous l’eau plus profondément que ce que je pensais ! Je me croyais incapable de décompresser et de descendre à plus de 3m de profondeur, et me voici déjà à 5… On va bosser l’apnée et ça devrait progresser !
Je m’améliore en flûte traversière. C’est amusant d’apprendre cet instrument ensemble et je me surprends moi-même par mes progrès.
Ludo ne se pose pas beaucoup, de mon côté c’est ce dont j’ai envie, me poser. J’ai plus d’énergie pour les activités d’esprit que de corps, envie de trainer et de ne pas culpabiliser quand je ne fais pas grand chose de ma journée. Le manque d’objectif ne me motive pas à faire plein de trucs tout le temps, mais peut-être que ce n’est pas plus mal, de temps en temps… Ludo a besoin de bouger tout le temps. J’adore ce genre de personnalité motrice, mais je me sens coupable de ne pas en faire autant, parfois.
30 avril – On cligne des yeux, deux jours ont passé. Le temps va bon train quand on est sur un îlet désert, dans un lagon turquoise où batifolent une myriade de créatures sous-marines, avec quelqu’un qu’on apprécie et une bouteille de bon rhum. C’est un train agréable et reposant et si je prends beaucoup de plaisir à en être la locomotive, je culpabilise encore de ne pas envoyer plus les gaz parfois. Se détacher de la productivité. Si difficile dans notre société où c’est l’unité de mesure du « bon élément ». Je suis fatiguée aujourd’hui ? Ce n’est pas grave, demain sera différent. Si j’ai besoin ou envie de repos, c’est ok. Tout est ok. Dur dur de se rentrer ça dans la tête quand on a évolué pendant des années dans une société hyperactive.
Hier, j’ai terminé la lecture de l’expérience baïkalienne de Sylvain Tesson, avec des larmes dans la voix. L’adulte, dit-il, devrait passer sa vie à rendre hommage aux rêves de l’enfant. « C’est un peu ce qu’on fait » me dit Ludo. C’est vrai, c’est un peu cette vie qu’on a choisie, c’est beau de le formuler comme ça.
J’ai tiré deux flèches avec le harpon de Ludo. Je ressens une grande désolation à l’idée de pouvoir retirer la vie d’un petit être en appuyant sur un bouton (j’ai raté ma cible). Je suis néanmoins contente qu’on fasse ça pour se nourrir (plutôt que de faire appel à des industries massives) et je m’oblige à regarder pour pouvoir manger après. Nous chassons très peu car ce n’est pas nécessaire vu qu’on a de bonnes réserves. Je m’inspire de ces cultures qui remercient chaque vie donnée par la nature en faisant la même chose. Soulagement de conscience ou réel respect de la nature qui m’entoure ? Un peu des deux, je l’admets…
Je n’avais pas trop regardé les fonds marins en Martinique jusqu’ici. Là-dessous, un autre monde que j’oublie trop souvent s’active. De grandes algues aux allures de feuilles géantes ondulent au gré des rafales sous-marines et rendent ce paysage apaisant, invitant presque à la méditation.
Le soir, je m’allonge sur le trampoline avant pour discuter un peu avec les étoiles pendant que les rafales de vent discutent avec les ronflements de Ludo.
2 mai – Seule sur le bateau pour une petite heure. Rare et précieux. Est-ce que je sais encore être seule après 45 jours 24h/24 avec Ludo ? Musique : ON. Dance : ON. Je crois que oui. Ça fait du bien ce petit moment matinal avec moi-même. Ce matin, avant qu’il ne se lève, étirements, méditation, nage. Réveiller le corps en douceur pour démarrer une belle journée. Je le laisse un peu sur le côté en ce moment et ça n’améliore pas l’état de mon dos qui me fait pas mal souffrir ! J’ai envie d’accorder plus de temps à ma « maison pour la vie ».
Je suis sur le trampoline, je vois l’eau turquoise par les petits trous, je suis confortablement assise sur mon coussin d’océan.
On a changé de mouillage hier après 6 jours à l’îlet Thierry. Une navigation un peu difficile. Le bateau manœuvre mal, car il a (entre autres) des gouvernails trop petits. Engagé dans la passe pour sortir du lagon, Tonton n’avait de cesse de refuser les virements de bord. La première fois, on a empanné, la deuxième fois aussi… La troisième, pas le temps, on s’est retrouvés au-dessus du récif ! Heureusement que le bateau n’a que 60cm de tirant d’eau (c’est-à-dire qu’il n’y a que 60cm entre la ligne de flottaison et le bas de la quille du bateau. Ici les quilles sont longues et plates, ce qui permet un tirant d’eau aussi petit). La navigation ensuite s’est bien passée, même si le bateau n’a pas les performances attendues. Je prends petit à petit confiance en ce bateau si atypique. En arrivant à notre nouveau mouillage, les fonds remontent hyper vite et malgré le fait que j’étais en train de les observer, on passe de 5m de fonds à 0 en quelques secondes et… on s’échoue. L’avantage avec ce genre de bateau, c’est qu’il suffit d’en descendre et le pousser pour le remettre au bon endroit (il ne pèse que 1,5 tonnes). On met 45 minutes à mouiller, après avoir échoué deux fois puis avoir essayé de mouiller dans un endroit trop profond. Alleluia ! Le capitaine s’excuse de hurler parfois en navigation, tantôt pour que je l’entende, tantôt pour que j’aille plus vite. Je lui fais remarquer que c’est normal : en navigation, la priorité est donnée à la réussite des manoeuvres plutôt qu’à l’humain, la première engendrant la sécurité du second.
Je sais faire de plus en plus de choses à bord, je prends confiance et je gagne en compétences, que c’est bon !
6 mai – Écrire. Pourquoi est-ce que je ne m’y attelle pas chaque jour comme je me le promets à chaque fois que j’ouvre mon carnet ? Rien de tel que de prendre un stylo et une feuille pour savoir ce qu’on pense et ce qu’on ressent.
Partager un livre avec quelqu’un me procure un sentiment d’apaisement et de complicité que j’apprécie de retrouver chaque matin et chaque soir. Depuis notre départ, nous avons lu trois livres à haute voix. Un chapitre chacun, au petit matin. Ce matin, nous avons lu d’une traite Acide Sulfurique, d’Amélie Nothomb. Le livre raconte l’histoire d’un nouveau jeu télévisé qui reproduit les camps de concentration. Ce n’est pas joyeux mais sociétalement très intéressant et je le conseille vivement !
Il y a trois jours, un petit monocoque a débarqué au mouillage, de nuit, si proche du récif qu’on s’est dit qu’il connaissait forcément le coin comme sa poche ! Que nenni ! Julien arrivait de sa traversée depuis le Brésil et venait de passer presque trois semaines sans aucun contact humain. Du coup on passe un peu nos journées avec ce français qui vient de passer 13 ans au Brésil et qui nous offre de la cachaça au fruit de la passion. Il nous fait découvrir des crêpes particulières à partir de farine de manioc ainsi que la cocada, un dessert brésilien à base de noix de coco, de sucre et de lait.
Un troisième bateau est au mouillage avec nous : Hubert et Cathy sont un couple de retraités confinés sur leur beau monocoque en alu et nous invitent régulièrement à bord pour boire un petit rhum et jouer au petit train mexicain, un savant jeu de dominos qui suscitera de nombreux coups d’éclat (dans la bonne humeur, toujours !).
D’aucuns diront que c’était peu prudent, voire inconscient de notre part de fréquenter des gens, qui plus est des personnes plutôt âgées, pendant notre confinement. Je répondrais que nous n’avons fréquenté que des personnes ayant été tout à fait confinées, que nous étions nous-mêmes plus confinés que la plupart des gens faisant la queue des supermarchés et que la situation en Martinique n’était pas tout à fait la même qu’en métropole.
Hier matin, nous avons vu une policière municipale à bord d’un bateau nous prendre en photo, sans nous dire bonjour ou nous demander la permission. L’après-midi, nous étions en photo dans Martinique Première (le TF1 local), dans un « article » diffamatoire et encourageant la délation envers les plaisanciers qui soi-disant se rendent à terre avec leur annexe et ne respectent pas les règles sanitaires. Pour nous qui n’avons pas d’annexe à proprement parler et n’avons pas touché terre depuis deux semaines, on a moyennement apprécié. D’autant plus que les plaisanciers vont à terre pour faire leurs courses, eux aussi ! Apparemment il est commun en Martinique que des gens se plaignent du comportement de untel ou unetelle, juste pour… le plaisir ? Je ne rentre pas dans les détails de cette histoire plutôt dénuée d’intérêt, mais elle a plongé Ludo dans un gros spleen et une volonté de fuir l’humanité. Deux phrases plus tard, nous nous imaginons à bord d’un voilier pour faire le tour du monde (et on n’avait pas bu de rhum cette fois !)…
8 mai – L’apnée et la chasse sous-marine font partie de nos activités quotidiennes. Aujourd’hui, j’ai pleuré quand Ludo a tiré une petite langouste. Je me suis sentie démunie. Pourquoi tuer ces pauvres bêtes alors que nous n’en avons pas foncièrement besoin ? D’un autre côté, nous chassons notre propre nourriture en habitat naturel, nous n’achetons pas de chair animale… Je suis partagée. Toujours est-il que je suis rentrée au bateau parce que je n’avais pas envie de voir d’autres poissons morts et que j’en ai profité pour en observer des bien vivants… Et quelques heures plus tard, je me délectais de la chair tendre des poissons pêchés. Où en est ma conscience ? Les remercier pour leur vie comme je le fais suffit-il vraiment à l’apaiser ?
Je me suis mise à l’aquarelle, dont je reportais l’essai depuis des mois (Moana en avait aussi) parce que j’ai peur de faire des trucs nuls. Et au final, je suis plutôt contente de mes résultats !
Souvent dans la journée, je me concentre sur ce que m’offrent mes sens dans l’instant. La sensation de ma peau caressée par le vent, l’eau qui ondule dans mes doigts quand je palme, le bruit d’un bocal plein contre une brique, celui du papier et du hamac qui réagissent aux bourrasques, la vue des vagues qui déferlent sur le récif, celle des petits oiseaux qui viennent grignoter nos restes au bateau, le goût de l’eau douce et le plaisir de la sentir couler dans ma gorge. Me raccrocher à mes sens pour vivre en rythme avec l’instant.
En fin d’après-midi, je lis des poèmes à l’océan.
Nous rentrons le 10 mai à la marina du Robert, après 15 jours hors de la civilisation. Depuis, nous sommes en pleine transition : il est l’heure de rendre Tonton à la mangrove, Ludo ayant décidé de ne pas l’acheter, moyennement satisfait des performances du bateau. Une fois de plus, il faut prendre toutes nos affaires avec nous (et en trois semaines dans un grand espace, nous avons accumulé quelques trucs…) et déménager encore et encore… C’est une sensation que je n’aime pas, quand on sent que c’est la fin de quelque chose mais pas encore le début d’une autre.
Demain, je vais retrouver mes copains (Vincent, Flo, Ben…) avec graaaande joie et nous allons camper dans le nord de l’île dans un camp que d’autres bateau-stoppers ont construit pendant le confinement. Après quelques temps là-bas, il se peut qu’un projet un peu folklorique se mette en place… Avec Ludo, on a décidé de faire le tour de la Martinique en monocycle… Affaire à suivre au prochain épisode !















